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25 Oct 2020

Désir d’éduquer, désir de possession.

Je livre dans ce court article le texte (actualisé pour le rendre compréhensible) de l’exposé des préliminaires à un travail de recherche que je présentais en mai 1994 à l’Université Lyon2. Ce texte est donné aux lecteurs comme « matière à se questionner », peut-être reprendrai-je cette recherche un jour ?

« Là-bas... là-bas, il y avait des enfants, et je passais tout mon temps avec les enfants, rien qu'avec eux.[...] Ce n'est pas que je me sois occupé de leur instruction...[...][...peut-être les instruisais-je un peu, mais je passais plutôt mon temps avec eux,..[...] je n'avais besoin de rien autre. Je leur disais tout, je ne leur cachais rien. Leurs parents et leurs familles finirent par m'en vouloir tous, parce que, à la fin, les enfants ne pouvaient plus se passer de moi et étaient toujours autour de moi ; [...] J'en eux beaucoup, d'ennemis, à cause des enfants. [...] Et que craignaient-ils donc tellement ? » (L'Idiot, Fédor DOSTOIEVSKI).

Le Prince (l'Idiot) pose une question clé à l'issue de la narration qu'il fait de cet épisode de vie qu'il croisa, quatre ans durant, avec les enfants d'un village. Une question qui ouvre le regard sur la voie de la méfiance : un adulte si proche, trop proche, d'enfants n'est-il pas mû par de mauvaises intentions ? Soyons clairs, n'est-il pas pédophile ?

Cette question clé interroge aussi au regard de ce que pourrait être le désir d'éduquer. Tout éducateur n'est pas pédophile, fort heureusement, mais il en est qui parfois semblent mieux réussir et alors ceux-là pourraient se poser la question de l'Idiot : « Et que craignent-ils donc tellement ? » Ceux-là sont montrés du doigt comme Itard dont l'un des biographes est convaincu de son homosexualité, comme Ruyard Walton (thérapeute du personnage principal de « quand j'avais cinq ans je m'ai tué ») qui sont mis à l'index par l'institution, et dans la littérature nous pourrions en découvrir d'autres.

Quel est l'espace, ou la marge, qui pourrait exister entre la crainte des uns et le risque (la tentation ou la réalité) d'un passage à l'acte des autres ? Faut-il, sous prétexte qu'existe la pédophilie, suspecter tout éducateur qui se comporte différemment des autres avec les enfants ? Quelle va être la frontière entre la vigilance et l'interdiction aveugle ? Qu'elle est la marge entre « être autrement avec les enfants » et un passage à l'acte délictueux ?

C'est autour de ce faisceau, flou, de questions que s'installe la problématique d’un dossier élaboré durant mess études de psychologie (en 1994) : qu'elle distance y-a-t-il entre le désir d'éduquer et un désir de possession d'enfant, terme que je posais provisoirement ?

A quels concepts faire appel pour bâtir une hypothèse de recherche ?

Puisqu'il y a désir, il me semble que c'est avec celui de libido qu'il faut travailler puisque libido, en latin, signifie envie, désir. J'ai fait reposer mon analyse préliminaire de la problématique évoquée sur la définition que Freud donnait, en 1921, de la libido : « La libido est une expression empruntée à la théorie de l'affectivité. Nous appelons ainsi l'énergie, considérée comme grandeur quantitative -quoiqu'elle ne soit pas actuellement mesurable- de ces pulsions qui ont à faire avec tout ce que l'on peut comprendre sous le terme d'amour. »

Je ne donnais pas de définition de la libido lors de mon exposé, d'ailleurs en existe-t-il une, et il faut garder du suspens pour l'exposé. Mais, nous retiendrons que se rattachent à ce concept, notamment, les termes de pulsion, de sexualité, d'investissement et de contre‑investissement.

L'hypothèse, provisoire, que je posais, est qu'il y aurait un rapport entre le désir d'éduquer et la libido, ce qui peut rendre particulièrement fragile et « dangereux » la relation adulte‑enfant.

Je m'interrogeais, ce devait être le sens de ma recherche, notamment sur la fragilité du rapport entre désir et possession au regard de ce que André Gide écrit dans Les Nourritures Terrestres : « Car, je te le dis en vérité, Nathanaël, chaque désir m'a plus enrichi que la possession toujours fausse de l'objet même de mon désir. » ... La discussion est ouverte.

 

26 Aug 2020

Covid 19 – 6 bis : communication d’embrouille (2)

Je commençais la conclusion de mon précédent billet par « Quand je corrobore mon analyse à la longue litanie des morts et des hospitalisations qu’égrenait chaque soir le directeur général de la santé, je me demande si cette mauvaise communication qui n’incombe pas qu’au président de la République, n’a pas pour but unique d’installer la peur et l’indiscipline pour mieux favoriser des mesures d’exceptions notamment de contrôle des populations et des citoyens. », loin de moi une quelconque idée de complot ourdi par le gouvernement ou le chef de l’État, ni par quiconque contrairement à ce que certains commentaires à ce billet ont pu suggérer. Pour qu’il y ait complot il eut fallu une volonté prédéterminée de la part du gouvernement à utiliser l’épidémie à des fins de gouvernance si on suit la définition que l’Encyclopédiste donne du complot : « Le conspirationnisme[1] est une vision du monde qui affirme que le cours de l’histoire n’est pas le fruit des jeux politiques nationaux et d’actions humaines incertaines, mais qu’il est en réalité provoqué uniformément par l’action secrète d’un petit groupe d’hommes désireux de réaliser un projet de contrôle et de domination des populations. » On voit bien que dans la gestion, discutable bien que difficile, de l’épidémie de la COVID-19 il n’y a pas, en France comme ailleurs, une volonté des gouvernants de se servir de l’épidémie pour contrôler et dominer les populations, cela même si les opérations de traçage notamment celles par des applications informatiques et les lois d’exceptions peuvent le laisser penser. Comme l’exprimait Karl Popper, pour la première fois en 1945, il faudrait que l’épidémie et sans doute aussi la communication à son propos vu comme événements politiques aient été causées par une action concertée d’un groupe de personnes qui croyaient avoir intérêt à ce qu’il se produise, plutôt que par le hasard. Donc nous n’en sommes pas là, mais je mets en discussion l’intérêt que le gouvernement peut avoir dans ce que la communication à propos de l’épidémie soit tellement désordonnée.

 

J’écris bien « cette mauvaise communication qui n’incombe pas qu’au président de la République », c’est dire que je ne vois aucune anticipation d’une volonté particulière de domination dans l’organisation de cette communication. Pour autant est-ce qu’il n’essaie pas d’en tirer avantage ? Il aurait pu demander que ce soit le porte‑parole du gouvernement (mais il est vrai qu’à l’époque la porte‑parole ne brillait ni par la clarté de son discours ni par le respect des gens) qui vienne chaque soir faire un point de situation et indiquer aux citoyens les consignes de protection et de prévention à suivre. En outre face au foisonnement des interventions de médecins, souvent contradictoires entre‑elles, un discours posé par le porte‑parole du gouvernement ou par le ministre de la santé aurait apporté un peu de clarté et, si on ne voulait pas risquer d’être taxé de produire un discours d’État, on aurait pu avoir recours au conseil scientifique qui se serait exprimé officiellement et pas de façon officieuse dans les médias[2]. Le choix a été fait que ce soit un fonctionnaire, certes le directeur général de la santé, qui vienne égrener chaque soir le nombre de morts et celui des hospitalisations. Donc on peut peut-être même doit‑on se poser la question du choix de ce type de communication.

 

On peut d’autant mieux se poser la question de l’intérêt qu’ont le chef de l’État et le gouvernement à laisser s’installer et perdurer une telle communication et à ne pas mettre en œuvre une communication mieux structurée, que chacun a pu, durant les trois ans de mandat qui viennent de s’écouler, observer à quel point Emmanuel Macron est un habile communicant. La gestion de la crise des Gilets Jaunes a été organisée en trois phases, dans la première confiée au ministre de l’Intérieur il s’est agi de jouer sur les violences et de créer autour d’elles un climat que chacun qualifiera suivant ses options idéologiques, puis dans une deuxième phase de donner quelques réponses sonnantes et trébuchantes comme la prime Macron, la suspension de la taxe sur les carburants…, et comme cela n’éteignait pas la crise une troisième phase : « le grand débat national », venait dire aux citoyens que l’État avait répondu aux inquiétudes financières ou économiques des Français les plus en difficulté et que se mettant à l’écoute désormais il ferait mieux ou plus. Mais, il n’y eut pas d’écoute, seulement un camelot qui venait vendre sa camelote ; ce fut un débat en forme de monologue. De cela Emmanuel Macron est sorti conforté auprès de l’opinion publique ; reconnaissons‑le, ce fut une remarquable opération de communication. On pourrait dresser une liste copieuse d’actions de communication de ce type : le G7 à Biarritz, le baroud à propos de la sortie des USA de l’accord de Paris sur le climat ou de celui sur le nucléaire iranien, plus récemment la visite surprise à Beyrouth ; certaines ont conduit à des succès en termes d’actions politiques d’autres n’ont produit qu’un peu de vapeur, mais le camelot ne réussit pas toujours. Alors comment pourrait-on penser aujourd’hui nous ne serions pas dans une vaste opération qui consisterait à utiliser, voire à mettre à profit, les dysfonctionnements de la communication relative à l’épidémie à des fins d’une stratégie politique ciblée ?

 

Cette pratique de communication s’apparente à une technique d’amorçage que l’on décrit en psychologie‑sociologie à propos de la manipulation ; il s’agit, par diverses techniques notamment oratoires, d’amener un individu à adopter librement un comportement dans le but d’en retirer un avantage. Puis on lui apprend que les circonstances ont changé alors qu’il n’a plus la possibilité de changer son comportement, alors on lui offre l’opportunité de choisir un autre comportement (sorte de comportement de substitution) mais il n’en retirera pas les mêmes avantages. C’est ainsi qu’en insistant dès le début sur le désastre économique engendré par l’épidémie le gouvernement a pu assouplir le Code du travail jusqu’à le détricoter, et amener les salariés à « travailler plus » sans véritable compensation. Chacun (ou presque) y a adhéré dans l’espoir de conserver son emploi. Puis les choses reviennent petit à petit à la normale, on pourrait alors revenir en arrière, mais – et, pour faire simple, c’est un pilier essentiel de la politique macronienne ‑  il faut casser les 35 heures hebdomadaires, supprimer ou réduire à la plus simple expression possible le Code du travail qui gêne tant les chefs d’entreprise, il faut donc obtenir l’adhésion des salariés en leur montrant que les circonstances ont changé et que puisqu’ils ne peuvent pas changer de comportement (en plus de l’accord des salariés celui‑ci ayant été figé dans des accords d’entreprise), on leur propose un comportement de substitution. C’est là que le discours sur l’horreur des morts dues à la pandémie, la saturation des hôpitaux, le travail extraordinaire des soignants, leur héroïsme, etc. intervient pour orienter les gens vers un comportement « solidaire, engagé ». On n’accepte plus de travailler plus pour conserver son emploi, mais on le fait désormais par engagement, dévouement solidarité avec la cause nationale et pour remercier les soignants, mais les avantages sont-ils les mêmes ?

 

On observe une manipulation analogue avec Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, avec le dispositif de continuité pédagogique[3] dont il finissait par dire qu’il pourrait être pérennisé tout comme le dispositif 2s2c[4]. Ces dispositifs ne figurent ni sous forme définitive ni sous une quelconque préfiguration dans les livres de JM Blanquer, mais ils sont souvent évoqués, sous différentes formes dans les cercles d’influence autour d’Emmanuel Macron comme, pour ne citer que le plus connu, l’Institut Montaigne.

 

L’usage de ces manipulations, plus fréquent dans la vie qu’on ne le croit, n’a rien d’exceptionnel en politique où pourtant on s’attendrait à ce que le pouvoir en s’exerçant normalement exige et impose. Mais nous sommes en présence d’individus libres et égaux en droit aussi « si quelqu’un veut obtenir quelque chose d’autrui, il ne peut y parvenir en s’appuyant sur un pouvoir formel ou sur la force de la loi. Il doit alors séduire convaincre où manipuler[5]. » Le recours à la manipulation se fait donc dans le cadre de l’idéal démocratique des sociétés parce que l’exercice pur et dur de pouvoir aujourd’hui a quelque chose de suranné. Trop imposer présente l’inconvénient d’entretenir les dominés dans un sentiment permanent d’arbitraire ou d’incontrôlabilité des événements, un sentiment qui est peu propice au développement du sens des responsabilités et de l’autonomie nécessaire aux pratiques démocratiques, écrivent RV Joule et JL Beauvois[6]. Dès lors, on comprend mieux le recours à un comité scientifique qui apporte une caution d’honorabilité au discours politique, d’autant que dans l’imaginaire commun la science n’est pas manipulatrice.

 

Dans ce contexte il n’est donc pas anormal de questionner la technique de communication du chef de l’État et de son gouvernement ainsi que de chercher à en connaître l’objectif réel, caché. Poser l’hypothèse que cette communication s’appuierait sur une « politique de la peur » n’est pas faire œuvre de complotisme, c’est simplement questionner l’action politique d’autant que comme la manipulation la peur est consubstantielle de la politique comme l’écrit Jean-Paul Dollé[7] : « Parler de politique de la peur, n’est-ce pas énoncer ni plus ni moins une lapalissade et faire preuve de redondance ? […] En effet, s’il est bon de ne jamais oublier que c’est la peur qui est au fondement du contrat, base de tout pacte républicain et du consensus démocratique, et que Hobbes a le grand mérite de tempérer toute possible euphorie démocratique en assignant à ce régime du vivre ensemble sa vraie place – modeste mais absolument nécessaire –, celle de se substituer à la vie naturelle – “misérable, sale, animale et brève‑”. » Pour autant toute peur n’est pas égale en politique, certaines visent moins l’instauration d’une coupure d’avec la vie primitive pour instaurer une vie sociale et démocratique, qu’elles n’essaient d’engendrer un état de soumission. Jean-Paul Dollé le suggère : « Il est évident que la politique répressive mise en œuvre par les gouvernements des pays capitalistes, vainqueurs de leur confrontation avec le camp socialiste, obéissent à de tout autres motifs que la défense de l’intégrité corporelle des citoyens, autrement dit de l’Habeas Corpus. Les politiques dites de sécurité mises en œuvre par le gouvernement Raffarin en France, et celles conduites sur le plan international par les USA, répondent à de tout autres mobiles, qui participent d’une stratégie globale que l’on pourrait désigner comme celle de « l’état de guerre permanent ». Il est donc légitime que le citoyen questionne le bien‑fondé des lois dites « d’urgence sanitaire » et cherche à voir en quoi, sous couvert de discours scientifiques, les décisions prises sont, ou pas, attentatoires aux libertés fondamentales des citoyens.

 

Ne pas poser ces questions serait refuser l’engagement citoyen, interdire qu’on les pose serait profondément antidémocratique.

 

 

 

[1] Conspirationnisme et complotisme sont des néologismes qui expriment la notion de théorie du complot.

[2] La mise en place de cette communication par  l’État en tant qu’il est responsable de la gestion de la cité  n’aurait pas empêché les médias de faire leur travail d’information, libre ensuite au citoyen de choisir.

[3] Où une partie de l’enseignement pourrait se faire par enseignement à distance.

[4] Où des activités habituellement conduites par les enseignants ont été déléguées à d’autres : animateurs périscolaires, centres sociaux...

[5] Robert‑Vincent Joule et Jean‑Léon Beauvois, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, PUG, édition de 2002.

[6] ibd

[7] Dollé Jean Paul, « Politique de la peur », Lignes, 2004/3 (n° 15), p. 109-118.

https://www.cairn.info/revue-lignes1-2004-3-page-109.htm

05 Aug 2020

Gisèle Halimi

Il n’est pas dans mes habitudes d’écrire à propos des personnes qui viennent de décéder. Mais je ne pouvais pas ne pas déroger à cette habitude à propos de Gisèle Halimi.

 

Je n’étais pas de son cercle d’intimes, aucune amitié nous liait, mais je la rencontrais souvent lorsque j’étais pigiste pour des journaux régionaux et elle députée de l’Isère. J’assistai aux conférences qu’elle donnait dans ce département. Au fil de ces rencontres Gisèle Halimi m’a captivé par la clarté et la justesse du discours qu’elle avait pour défendre « la cause des femmes ».

 

Le mouvement qu’elle animait « Choisir la cause des femmes » portait, sans acrimonie, sans arrogance, sans agressivité la « cause des femmes » sur le devant de la scène sociale et des écrans médiatiques. Elle parlait des Femmes en tant qu’elles sont des personnes à des Hommes en tant qu’ils sont des personnes, les rassemblant dans une humanité commune sans pour autant nier les différences de point de vue ; n’est-ce pas dans ce sens qu’il faut lire la dédicace qu’elle m’offrit sur son livre « La cause des femmes » : « la cause dont les hommes ont « l’intelligence théorique », la leur en somme ». Loin d’elle la volonté, même pas la tendance, de vouer aux gémonies les hommes, de les stigmatiser dans des écrits agressifs, de les jeter à la vindicte populaire comme s’ils étaient tous des ordures. Loin de l’idéologie des mouvements actuels elle ne dressait pas de bûchers sur les places publiques, elle n’appelait pas à un pogrom des « mâles » ni à un quelconque autodafé ni des personnes ni des œuvres. Gisèle Halimi combattait pour rassembler dans une cause commune pour le bien-être de l’humanité comme elle me le dit dans la dédicace à « Viol, le procès d’Aix » : « pour Jean‑Jacques Latouille avec la communauté de nos luttes. »

 

Il m’apparaissait qu’elle désirait profondément que Femmes et Hommes vivent en harmonie, peut-être même en complicité, ce qui exigeait que les seconds reconnaissent à l’égale d’eux‑mêmes les premières. Jamais elle ne négligeait de rappeler cela aux Hommes qu’elle invitait à rejoindre « La cause des femmes » comme dans la dédicace qu’elle m’écrivit dans « Quel président pour les femmes ? Réponse de François Mitterrand » : « à Jean-Jacques Latouille pour qu’il nous rejoigne. »

 

J’ai continué à rencontrer Gisèle Halimi, pas autant que je le désirai, tant qu’elle fut députée de l’Isère, je continuai à soutenir le mouvement local de « la cause des femmes », longtemps, jusqu’à ce qu’il s’estompe, sans jamais prendre ma carte d’adhérent. Sans doute par paresse ; certainement pas par conviction car nous avions quelques fois évoqué avec Gisèle Halimi mon engagement dans « la cause des femmes » notamment avec ma participation aux différentes manifestions de protestation contre l’action administrativo-judiciaire contre la Planning familial de Grenoble en 1973. Cette année‑là les docteurs Annie Ferrey‑Martin et Jacques Manent furent arrêtés et condamnés pour avoir pratiqué des avortements, à l’époque illégaux. Je fus de la grande manifestation de soutien qui fut alors organisée dans les rues de Grenoble, de la même façon que je participai à l’occupation des locaux du Planning, là je rencontrai le docteur Pierre Fugain qui, outre qu’il fut une des figures majeures de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, était un ardent défenseur de la dignité des femmes.

 

La « cause des femmes » même si elle s’est améliorée, notamment grâce à Gisèle Halimi, est demeurée, demeure ; les routes, nos routes, se sont séparées mais le souvenir reste, profondément ancré en moi et c’est toujours avec beaucoup d’émotion que je relis de temps à autre ses livres, notamment « Le lait de l’oranger ». Me revient alors le souvenir de nos trop rares discussions où j’appris la tolérance, le respect de l’autre et mieux encore, grâce à Gisèle Halimi j’ai appris « l’intérêt pour l’Autre ». Si je ne devais retenir qu’un souvenir de Gisèle Halimi c’est la conviction et le besoin qu’elle avait de s’intéresser à l’Autre.

 

Nous ne nous sommes plus rencontrés depuis 1984, mais son souvenir est une présence perpétuelle et la cause qu’elle défendait continue de vivre en moi. Je ne peux que lui dire à demain…
 

22 Jun 2020

Briser les statues : le pire du racisme

Briser les statues c’est tuer l’histoire, du moins avoir l’illusion qu’en effaçant les signes et les symboles on tue l’histoire. Illusion, seulement illusion car l’histoire, si elle peut être oubliée, ne s’efface jamais, ne meurt jamais. L’histoire, comme l’indique si bien Jacques Rancière[1], c’est l’histoire qu’on raconte, le conte, et c’est l’histoire des historiens si souvent instrumentalisée par les politiques mais aussi par de si nombreux idéologues qui la convoquent et l’arrangent au gré des besoins de leur cause. La France n’a pas échappé à ce trafic et à ces manipulations de l’histoire : le roman français du 19° siècle au moment où il fallait renforcer la Nation, puis plus récemment tous les oublis relatifs à la colonisation et à la traite des « Noirs ».

 

Ces « oublis », bien volontaires, sont aussi, comme les statues, les témoins de leur époque et de la mentalité du temps. Ce ne sont ni les statues ni quelques symboles, c’est bien la double responsabilité politique et sociétale qui veut et organise l’histoire, donc le présent et l’avenir. Pour autant on ne peut pas dire qu’une statue ne serait pas porteuse de cette volonté politique comme en témoignent les innombrables monuments aux morts et plaques commémoratives qui ornent nos villes et nos villages. Cette pétrification de l’histoire, d’un moment de l’histoire, est porteuse de sens, de plusieurs sens et sans doute est-ce dans cette polysémie que la situation d’aujourd’hui, au nom de l’antiracisme, trouve son origine. Le « déboulonnage » des statues, aujourd’hui, s’explique, se comprend et doit être respecté, pour autant est-il raisonnable, sensé, j’irais jusqu’à écrire « est-il intelligent » au sens de comprendre la société actuelle, au sens de la pertinence et de la sagacité ? Ce mouvement social semble surtout émotionnel et réactionnel, c’est ce qui en fait sa force médiatique mais aussi son danger pour l’humanité.

 

Ce mouvement de « déboulonnage des statues » est dangereux car il tend à vouloir effacer des éléments de mémoire. Ces statues ne sont pas l’histoire, elles n’en sont que des représentations constitutives de la mémoire de l’humanité et, en tant que telles, elles doivent être utilisées comme moyen de remémoration ; là, le bât blesse : que remettons-nous en mémoire ? C’est dans le choix de la direction et du contenu du travail de remémoration – qui n’est pas la commémoration ‑ que peut être le problème du racisme. Est-ce que je viens me prosterner devant la statue de Colbert pour glorifier le Code Noir en tant qu’il aurait été un bienfait pour l’humanité, ou est-ce que j’utilise cette statue, pour rappeler le gestionnaire de qualité que fut Colbert mais aussi ce qu’il y eut d’inhumain dans sa politique ? Nous pouvons, plus encore peut‑être, suivre une analyse analogue à propos de Jules Ferry, etc. Mais qui de raisonnable peut penser qu’un homme serait, aujourd’hui comme hier et sans doute demain, tout bien ou tout mal, un ange ou un démon ? Il en va de même pour l’histoire, elle n’est ni toute merveilleuse ni toute sombre, elle est une longue alternance.

 

Ainsi, l’important n’est pas de détruire les statues, leur destruction n’effacera ni l’histoire ni les malheurs, l’important c’est de dire l’histoire, de l’analyser pour que le mal d’hier ne se perpétue pas et ne se reproduise pas. Ce travail c’est toute la gloire de l’humanité, même si, convenons‑en, le travail est loin d’être parfait et en tout cas largement inachevé. Une des conditions du perfectionnement de l’humanité c’est bien de reconnaître l’Autre à l’identique de soi, en prenant la précaution élémentaire (comme un postulat) de ne pas charger l’Autre de tares que nous‑même nous portons comme le dit la morale d’un conte africain[2] : « Avant de te moquer des fesses de ton voisin, vérifie que les tiennes sont bien propres. » Chacun doit regarder sa propre histoire en miroir de lui‑même comme en miroir de l’histoire de l’Autre.

 

C’est le respect de l’histoire et des histoires manifestées par leurs symboles que se construit la reconnaissance de l’Autre, nier cette histoire, nier ou tuer l’histoire de l’Autre c’est effacer l’Autre de la Société. Angéla Davis[3] l’écrit bien dans son livre Blues et féminisme noir : « Le pouvoir esclavagiste a tout fait pour éteindre la mémoire collective du peuple noir, afin de le maintenir dans une infériorité sociale. [...] Le pouvoir de l’esclavage reposait sur un déni de toutes les qualités humaines des esclaves. [...] Le peuple noir avait une incroyable et terrible histoire à raconter, mais la répression et la censure lui interdisaient de l’exprimer explicitement. » On a, quoique pas partout dans le monde, aboli l’esclavage mais on n’a pas éradiqué le racisme même si on a progressé. Il faut par l’éducation, prise au sens large c’est‑à‑dire à la fois scolaire mais aussi médiatique, amener les gens à ne plus accepter certaines choses, faire en sorte qu’elles deviennent insupportables et que les hommes les reconnaissent comme telles et les refusent comme l’a écrit Faulkner[4] : « … des choses qu’il faut que tu sois incapable de supporter. Des choses que tu dois sans cesse de refuser à supporter. L’injustice, l’humiliation, le déshonneur et la honte. Quelque jeune que tu sois quelque vieux que tu deviennes, peu importe. Ni pour la gloire, ni pour l’argent, ni pour ton portrait dans le journal, ni pour de l’argent à la banque. Refuse simplement de les supporter. »

 

Déboulonner les statues ne tuera pas l’histoire, pas plus que ça n’améliorera la situation des opprimés. L’histoire, justement elle, est remplie de ces épisodes de destruction qui n’ont été suivis par aucune création d’un monde meilleur, quand ils n’ont pas empiré les situations en particulier celles d’exclusion et de mise à l’écart. Vouloir tuer l’histoire c’est prendre le risque d’un nouveau racisme sans éradiquer l’existant.

 

[1] Jacques Rancière, Les mots de l’histoire, Seuil.

[2] Ebokéa Alexios Tjoyas, Sagesse et malice de M’Bolo, le lièvre d’Afrique, Le Livre de Poche.

[3] Angéla Davis, Blues et féminisme noir, Libertalia.

[4] William Faulkner, L’intrus, Folio.

16 Jun 2020

Prof-bashing : France Télévision renoue avec Radio Paris.

J’ai été assez stupéfié par le reportage diffusé mardi 9 juin au JT de 20 heures de France 2 à propos des « professeurs décrocheurs » où il s’agissait de montrer que les enseignants ne manifestent pas du même engagement ni du même courage que les soignants.

France 2 a utilisé les mêmes pratiques de rhétorique que Radio Paris à propos de laquelle il faut rappeler aux plus jeunes d’entre nous qu’elle était la radio de propagande du gouvernement de Vichy et qu’elle concourait aussi à propager la propagande du régime nazi dans le pays.

Dans le reportage de France 2 il s’agissait donc de montrer que des enseignants n’avaient donné aucun signe de vie à leurs élèves durant le confinement, pas tous : 4 à 5 %, un chiffre qui serait confirmé par le Ministère, mais le journaliste ne nous a pas montré d’interview d’un représentant du ministère ni même la moindre note confirmant ce chiffre. Or, jamais le Ministère n’a avancé de tels chiffres ! La seule communication faite par le Ministère concernait les 5 à 6 % d’enseignants empêchés de travailler pour raison de santé ou autres motifs personnels autorisés. À ce jour le ministère ne dispose, ni sur le plan national ni dans les académies, de chiffre d’enseignants qui n’auraient pas travaillé sans y avoir été autorisés. Ainsi, l’information donnée dans ce reportage est une fake-new, pour qu’elle ne le soit pas il aurait fallu que le journaliste enquête sérieusement et cherche à rencontrer des enseignants décrocheurs (pas facile) ou des parents d’élèves capables (et à visage découvert) d’apporter la preuve qu’un professeur a volontairement refusé de travailler.

L’interview de la mère d’élève, comme par hasard infirmière, déclare que deux des professeurs de sa fille n’ont pas donné signe de vie. J’emploie le présent de l’indicatif pour signifier que je ne mets pas en doute la véracité de cette absence, mais on ne nous dit pas qu’elle en était la cause : maladie, accident, manque d’habileté à l’usage du numérique… Donc on accuse, et sous couvert d’anonymat, sans preuve. D’autre part quelle mauvaise mère que voilà qui laisse sa fille sans enseignement pendant deux mois sans saisir le rectorat, la direction des services départementaux de l’éducation nationale, le principal du collège. Voilà une méthode d’accusation qui rappelle des heures sombres de l’histoire de notre pays, relayée par un média public avec une complaisance qui doit nous interroger.

Dans la même veine on nous montre la lettre qu’une association de parents d’élèves (la PEEP) adresse à un recteur dont on nous cache le nom de l’académie, pour dénoncer que des « élèves livrés à eux-mêmes à cause de l’absence d’un professeur d’anglais ». On voit que la lettre est datée du 30 mai, c’est bien tard pour saisir le recteur d’un problème dont on ne nous dit pas ce qu’il est : « élèves ont été livrés à eux-mêmes à cause de l’absence d’un professeur d’anglais », s’agissait-il d’élèves d’école primaire, de lycée ou de collège, en quoi consistait cet « abandon » : pas de cours à distance, pas de relation personnel, pas de cours envoyés… ? Averti plus tôt le rectorat aurait eu une solution à proposer, en outre comme dans l’interview précédente on ne nous dit pas pour quelle raison ce professeur était absent. Le reportage est dans la même configuration de traitement à charge de ce dossier ; en quoi le témoignage d’une lycéenne sur les réseaux sociaux serait d’une vérité et d’une honnêteté absolues. De la même façon la diffusion d’une capture de conversation téléphonique n’apporte aucune preuve, il faut se contenter de l’affirmation du journaliste qui nous dit qu’il s’agit des propos d’un membre d’un syndicat d’enseignants. Quand bien même ça le serait, est-il anormal de conseiller quelqu’un qui se trouve en difficulté. En quoi ce qui est dit dans ce message est malhonnête ? Il aurait fallu que le journaliste apporte la preuve que le syndicaliste conseillait à quelqu’un de faire une fausse déclaration.

Il y a eu d’énormes problèmes et d’importantes difficultés pour mettre en marche puis faire fonctionner « la continuité pédagogique ». Certaines difficultés sont liées au manque de maîtrise de l’informatique par certains enseignants souvent faute de formation : on n’improvise pas un enseignement et un suivi à distance d’un coup de baguette magique, certains élèves ne disposaient pas d’ordinateur ou/et pas d’imprimante, les cours envoyés par la poste ont pâti de la réduction drastique du service postale… Les dix premiers jours qui ont suivi la fermeture des établissements scolaires ont connu une importante vacuité du service.

Donnons acte au journaliste du fait qu’il s’est interrogé sur les causes du « décrochage » de certains professeurs : 6 secondes question comprise (« comment expliquer ces absences de certains profs »). Donnons‑lui acte aussi que le format des reportages de télévision, ici 3 minutes et 27 secondes, ne permettent pas d’être exhaustif, pour autant ça n’autorise pas à diffuser des informations approximatives et parfois douteuses. Quand on observe de près le document présentant le chiffrage des « décrocheurs » dont le journaliste nous dit que le chiffre provient du Ministère, on voit (à 1 minute 54 secondes du début du reportage) clairement en bas de page la mention « Ministère de l’Éducation nationale, SPDEN-UNSA, PEEP ». Il ne s’agit donc pas d’un document officiel émanant du ministère mais seulement d’un vague et imprécis calcul aléatoire fait par le journaliste. Ce n’est pas honnête.

Des problèmes il y en a eu, nombreux du fait de l’institution, de professeurs, de la Poste, de centres sociaux et de mairies, mais aussi du fait de certaines familles et aussi d’élèves. L’Éducation nationale et ses partenaires auront à charge de repérer ces problèmes et d’y apporter des solutions notamment au regard d’une organisation renouvelée de l’École et de l’enseignement. Pour l’heure, comment mettre en place un enseignement à distance pour des familles qui ne disposent pas de connexion à internet, avec des enseignants pas formés à cette pratique particulière et maîtrisant mal voire pas les techniques nécessaires ? Sans doute les mairies et les centres sociaux auront à prendre en compte cet aspect du problème en termes d’accès au numérique et l’Éducation nationale devra se pencher sur l’organisation d’une formation massive des enseignants à ces pratiques, cesser de se satisfaire de quelques webinaires. Nonobstant ces problèmes, bien réels, qui ont perturbé gravement le dispositif de « continuité pédagogique », il y a certainement eu des professeurs « décrocheurs ». Parmi eux certains ont décroché au bout de quelques jours parce qu’ils étaient dépassés par la charge qui leur tombait dessus : travail colossal, élèves difficiles à joindre, problèmes familiaux… Quand on peut mettre en place une classe virtuelle, qui fonctionne sans interruption de réseau, c’est peu différent en termes de temps de l’animation d’une classe physique, quand on ne peut pas le faire et qu’il faut avoir des relations individuelles (téléphonique ou par internet) avec chacun de ses élèves voit-on la difficulté : nombre d’heures, disponibilité des élèves sollicités par d’autres professeurs… Quelques autres sont des « décrocheurs » qui n’ont aucune justification dont l’attitude est impardonnable ; personnes ne sait combien ils sont.

L’article paru dans Le Monde du 11 juin est plus honnête que ce reportage de propagande de France 2. Ainsi, Le Monde ne tire pas à boulets rouges sur les enseignants et titre, ce qui est plus conforme à la réalité de la situation, « La continuité pédagogique promise aux élèves n’a pas toujours été tenue, selon les familles. » Le journaliste écrit : « Selon un sondage IFOP réalisé en avril, 75 % des familles se sont dit satisfaites du déroulement de l’enseignement à distance. Autant se sont senties capables d’accompagner leur enfant, et plus de 8 sur 10 affirment que celui-ci a été en contact avec un enseignant ». En creux, on entraperçoit la part, très minoritaire et néanmoins audible, des expériences problématiques. « Évidemment que la période a été difficile, mais il ne faudrait pas que ces retours‑là soient l’arbre qui cache la forêt, indique au Jean-Michel Banquer, le ministre de l’éducation nationale. La France est l’un des pays qui a le mieux réussi, pendant le confinement, à maintenir un lien avec les élèves et à leur éviter de décrocher. La relation entre l’école et les familles en est ressortie plutôt renforcée. Je veux le répéter : la mobilisation des enseignants est restée remarquable. »

C’est aussi ce que met en avant la FCPE. « Souvent, les parents qui nous interpellent mélangent la démotivation de leurs enfants et celle, supposée, des enseignants, note Jean-André Lasserre, à Paris. Ils veulent croire que si leurs enfants travaillent moins, c’est que l’offre scolaire n’est pas à la hauteur. Quand les attentes sont fortes, la désillusion peut l’être aussi.

D’un établissement à l’autre, on le reconnaît : les « dysfonctionnements » existent, mais à la marge. « Et ils ne sont pas une surprise, indique Philippe Vincent, secrétaire général du syndicat de proviseurs SNPDEN-UNSA. Comme dans toutes les entreprises, on connaît les personnels plus fragiles. Ceux qui ont un problème de santé ou des difficultés familiales ; ceux qui sont mal équipés ou mal à l’aise avec le numérique. »

L’article du Monde propose le témoignage de deux chercheurs, spécialistes du numérique dans l’éducation, qui montrent bien ce que fut cette période inédite, où les enseignants ont été sidérés par une fermeture abrupte des établissements, et comment elle a exacerbé des situations préexistantes.

Aussi, peut-on s’étonner du parti pris d’écriture du reportage de France 2 ; sauf à y relever à chaque seconde des relents d’une propagande qui ne dit pas son nom : discréditer les enseignants. Le plus choquant c’est l’approximation des informations qui trop souvent frisent le mensonge, et l’anonymat comme celui de cette « infirmière » qui, dit le journaliste « veut briser un tabou » ; outre qu’il n’y a aucun tabou sur cette affaire, ni au sein de l’institution éducation nationale ni parmi les enseignants, dans quel cercle vertueux est-elle qu’elle en serait un parangon.

À qui profite cette campagne de dénigrement lancée sur les chaînes populistes ou affidées au pouvoir que sont BFM, RMC et LCI où, sur cette dernière, David Pujadas parle d’un enseignant sur deux qui n’est pas retourné en classe, ou encore le journal l’Opinion où on peut lire : « La moitié d’entre eux [les enseignants], encore aujourd’hui, n’a pas repris le chemin de l’école et dont une part non négligeable serait à ranger dans la catégorie des tire‑au‑flanc »… On peut supposer que cette campagne tombe à point nommé au moment où on annonce un allègement du protocole sanitaire pour faire taire les enseignants ; il s’agit de relancer l’économie alors muselons les enseignants pour qu’ils ne sèment pas du gravier sur la route de la reprise. Peu importe, on pourrait envisager tellement de raisons.

Ce qui est le plus troublant dans ce reportage c’est bien son aspect propagandiste. Que les médias populistes et affidés à la macronie usent envers les enseignants de leur habitude au dénigrement comme ils l’ont fait, par exemple, avec les Gilets Jaunes, aujourd’hui avec la police, montre qu’ils ne sortent pas de cette ligne éditoriale qui consiste à remuer le fumier, et seulement remuer le fumier sans jamais aller amender les terres, dont acte. Qu’un média public use des mêmes moyens est choquant, mais en même temps c’est bien l’État, donc le gouvernement qui dirige, même si c’est indirectement, France Télévision. Alors, vive les réseaux sociaux qui jouent aujourd’hui le même rôle que les tracts et les journaux clandestins entre 1940 et 1945 pour contrer Radio Paris ! Ce n’est pas digne des journalistes.

03 May 2020

CoVid-19/4 réouverture de l’école, la grande embrouille

Pauvre École, pauvres enseignants, pauvres parents, pauvres élèves : à quel Saint laïque se vouer ?

 

Au mois de mars, au début de « la crise », un jour le Ministre de l’Éducation nationale annonçait que les écoles resteraient ouvertes, le lendemain, jeudi 12 mars, le président de la République les fermait « jusqu’à nouvel ordre ». Le vendredi le Ministre de l’Éducation nationale déclarait à propos de la durée de fermeture : « On parle forcément de semaines, qui peuvent durer des mois bien sûr », a-t-il indiqué.

 

Promesse tenue, les écoles sont restées fermées jusqu’à la fin des congés scolaires de la dernière zone, et même au-delà puisqu’elles ne rouvriront qu’une semaine après : le 11 mai. Le 21 avril lors de son audition devant la commission des affaires culturelles à l’Assemblée nationale, le Ministre, Jean-Michel Blanquer, déclarait que la rentrée des élèves « commencera durant la semaine du 11 mai par le premier degré en grande section de maternelle, CP et CM2. Elle s’effectuera par groupe de 15 élèves maximum à partir du 12 mai. Une semaine plus tard, le 18 mai s’effectuera la rentrée des collégiens et lycéens, 6es et 3es et première et terminales et les classes du professionnel industriel, toujours avec la limite de 15 élèves maximum par classe. Puis le 25 mai tous les autres élèves rentreront avec la même limite. » L’après-midi du même jour, à l’Assemblée nationale, au cours de la séance de questions au gouvernement, le même ministre répondait que le matin il n’avait qu’évoqué des hypothèses à propos desquelles il annonce : « Par ailleurs, selon les hypothèses que j’ai présentées ce matin, le retour à l’école sera progressif, notamment afin de pouvoir constituer les demi-groupes indispensables pour respecter les règles de distanciation sociale. Là aussi, ces hypothèses sont faites pour être débattues. Il me paraît souhaitable de commencer par les classes considérées comme charnières. Je reste très ouvert à toutes les propositions qui pourraient être faites pour améliorer encore le dispositif que nous commençons à envisager. »

 

Tout le monde, y compris la presse et ses journalistes, resta fixé sur l’idée que la réouverture des écoles se fera suivant les « hypothèses » déclarées par le ministre qui n’a démenti à aucun moment, et les maires, responsables des écoles, ont préparé la rentrée du 11 mai suivant ces règles. Surprise, le mardi 28 avril le Premier ministre vient, en bon camelot, vendre son plan de déconfinement devant les députés : « Ainsi, nous proposons une réouverture très progressive des maternelles et de l’école primaire à partir du 11 mai, partout dans le territoire et sur la base du volontariat. Ensuite, à partir du 18 mai, seulement dans les départements où la circulation du virus est très faible, nous pourrons envisager d’ouvrir les collèges, en commençant par les classes de 6e et de 5e. Nous déciderons fin mai si nous pouvons rouvrir les lycées, en commençant par les lycées professionnels, début juin. […] Les enfants devront pouvoir suivre une scolarité, soit au sein de leur établissement scolaire, dans la limite de quinze élèves par classe, soit chez eux, grâce à un enseignement à distance qui restera gratuit, soit en étude si les locaux scolaires le permettent ou dans des locaux périscolaires mis à disposition par les collectivités territoriales, si elles le souhaitent, pour des activités sportives, culturelles, civiques ou liées à la santé. » Faut-il voir là que le Premier ministre contredisait, une fois encore, son ministre de l’Éducation nationale, mais puisque celui‑ci n’avait annoncé que des hypothèses sept jours avant devant les députés, il ne s’agissait donc que de la transformation des hypothèses en stratégie. Pourtant le flou s’installa chez les Maires, chez les enseignants, chez les parents, chez les partenaires de l’école.

 

Au lendemain de cette déclaration qui semblait remettre en cause celle du Ministre de l’Éducation nationale, on s’aperçut que la compréhension du discours orientait vers deux décisions contradictoires autour du mot « progressive ». Certains entendaient que la progressivité était celle décrite précédemment par le Ministre de l’Éducation nationale, d’autres réduisaient « progressive » au seul fait de l’étalement des rentrées : l’école primaire, puis les collèges et, peut-être un jour, les lycées. Contredit lors d’une réunion par ceux qui avaient compris que l’ensemble de classes des écoles primaires rentrerait le 11 mai alors que je tenais que le Ministre n’ayant pas envoyé de nouvelles directives aux académies, j’ai procédé à une rapide enquête[1] auprès d’une vingtaine de mes amis enseignants, inspecteurs de l’éducation nationale et seulement parents d’élèves. Les deux tiers en restaient au premier discours du Ministre de l’Éducation nationale, le dernier tiers comprenait que toutes les classes d’école primaire étaient appelées à reprendre la classe le 12 mai.

 

Au-delà de la désignation des classes et de la désignation du jour de leur rentrée deux éléments posent question : le volontariat des parents avec le maintien de l’école à distance, et l’organisation de l’accueil des élèves dans des espaces différents des classes. Il faudrait aussi rajouter une foultitude d’autres aspects matériels et humains : comment les enseignants assureront-ils en même temps la classe face à élèves et l’enseignement à distance. En outre de tous ces aspects « techniques » dont certains, suivant l’association des maires de France, seront difficiles voire impossibles à mettre en place, que faut-il penser des propos suivants du Premier ministre : « Je veux laisser le maximum de souplesse aux acteurs de terrain en la matière. C’est ainsi que les directeurs d’école, les parents d’élève, les collectivités locales trouveront ensemble, avec pragmatisme, les meilleures solutions. Nous les soutiendrons et je leur fais confiance. »

 

Là où chacun est en droit d’attendre des directives claires, une fois de plus c’est le flou qui prédomine et le gouvernement renvoie sur d’autres l’obligation de décider. Pour les masques dont le pays était (est toujours) dépourvu on nous racontait qu’ils ne servaient à rien ou, comme le ressassait la porte‑parole du gouvernement, que nous ne savions pas nous en servir. Concernant l’école, au contraire, nous savons tellement ce qu’il faut faire que c’est à nous de décider. Tout d’un coup le citoyen et le « local » trouvent grâce aux yeux des macroniens.

 

Toutefois, les parents et les enseignants sont dans le flou, dans la crainte et les maires font ce qu’ils peuvent, en se protégeant et protégeant autant que faire se peut leur personnel. Ainsi, certains ont décidé de ne pas ouvrir les écoles de leur ville, d’autres de s’en tenir au plan annoncé par le Ministre de l’Éducation nationale le 21 avril comme à Poitiers : « Suite à une réunion organisée avec le directeur académique des services de l’Éducation nationale (DASEN) le 30 avril 2020, la Ville de Poitiers a décidé d’ouvrir, conjointement avec l’Éducation Nationale, la première semaine de reprise des écoles aux grandes sections de maternelle, CP et CM2 ainsi qu’aux enfants des professions prioritaires, d’enseignants, animateurs des maisons de quartier et agents de la ville intervenants dans les écoles. Au total, cette rentrée concernera 2 300 élèves sur les 6 300 scolarisés dans les écoles de la Ville[2]. », et d’autres ont repoussé la rentrée à plus tard comme la ville de Grenoble : « Nouveau point d’étape d’Éric Piolle mercredi 29 avril, suite aux annonces du Premier ministre la veille. Le maire de Grenoble présentera son propre plan de déconfinement le jeudi 7 mai, mais il annonce déjà une réouverture des écoles élémentaires pour le jeudi 14 mai et des écoles maternelles le lundi 25 mai.[3] »

 

Que d’incohérence, à moins qu’il s’agisse d’une stratégie qui viserait à faire porter à d’autres la charge de la décision et donc de la responsabilité, morale et pénale, en cas d’échec. En outre une telle stratégie permet de masquer ses propres insuffisances et ses incompétences, sans compter les aspects financiers : faire payer par l’autre ce qu’on est incapable de payer. Une telle stratégie n’est pas de nature à rassurer les citoyens ni à annihiler la défiance qu’ils manifestent à l’égard des gouvernants.

 

[1] Bien sûr sans valeur scientifique.

[2] Relevé sur le site de la Ville de Poitiers le 1er mai à 17h. L’histoire ne dit pas si les parents d’élèves et les enseignants ont participé à la discussion.

[3] Source : article Quel déconfinement pour Grenoble ? | Place Gre'net - Place Gre'net consulté le 1er mai, https://www.placegrenet.fr/2020/04/30/deconfinement-les-ecoles-elementaires-de-grenoble-rouvriront-le-jeudi-14-mai-et-les-maternelles-le-25/292807

03 May 2020

Macron nous a volé le 1er mai

Le 1er mai 1886, aux États-Unis, 200 000 travailleurs obtiennent la journée de huit heures grâce à une forte pression des syndicats. Mais un affrontement avec la police cause la mort de plusieurs personnes.

 

En souvenir de cette victoire amère, le 20 juin 1889 les syndicats européens, sur une proposition du Français Raymond Lavigne, décident qu’une grande manifestation sera organisée toutes les années à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, au cours de laquelle les travailleurs mettront les pouvoirs publics en demeure de prendre en compte leurs revendications en vue d’améliorer les conditions de travail. Le 1er mai fut choisi comme date de la « journée internationale des travailleurs » ou « Fête des travailleurs ». C’est donc bien improprement qu’on l’appelle parfois « Fête du Travail », le 1er moi on ne fête pas le travail mais on rend hommage aux travailleurs notamment, en France, en souvenir des ouvriers qui furent assassinés par la police et les militaires le 1er mai 1891, à Fourmies, une petite ville du nord de la France. La manifestation a tourné au drame lorsque la troupe tire à bout portant sur la foule pacifique des ouvriers. Elle fait dix morts dont huit de moins de 21 ans, l’une des victimes, l’ouvrière Marie Blondeau, défilait habillée de blanc et les bras couverts de fleurs d’aubépine. L’aubépine devint le symbole de cette journée. Alors il y a de l’indécence à ce que Monsieur Emmanuel Macron vienne, dans une vidéo sur Twitter, fêter le 1er mai en des termes d’une incroyable malhonnêteté : « Car c’est bien grâce au travail, célébré ce jour, que la Nation tient. », « ce jour si symbolique ». De quel travail se revendique-t-il ? À quel symbole raccroche-t-il sa pensée politique ?

 

Qu’il soit né avec une cuillère en or dans la bouche, qu’il ait été bercé dans un berceau en velours, qu’il ait eu une tirelire toujours débordante, importe peu ; après tout cela lui fut donné et il n’en porterait pas la responsabilité s’il était moins orgueilleux et plus respectueux des humbles. Or, ce freluquet à l’allure d’un dandy, d’un mondain plus que d’un sage ou d’un philosophe humaniste, est à l’origine de la destruction, lente et méthodique, des conquêtes des travailleurs sur leurs oppresseurs.

 

La première décision qu’il a prise dans le cadre de la lutte contre l’épidémie qui assaille le monde, fut d’organiser les dérogations au droit du travail par l’ordonnance du 25 mars[1]. Ainsi, la durée quotidienne maximale de travail peut être portée à 12 heures même pour un travailleur de nuit (sous réserve pour ce dernier de l’attribution d’un repos compensateur). La durée du repos quotidien peut être réduite jusqu’à 9 heures, sous réserve de l’attribution d’un repos compensateur égal à la durée du repos dont le salarié n’a pu bénéficier. La durée maximale hebdomadaire peut monter jusqu’à 60 heures et cette durée maximale calculée sur 12 semaines consécutives peut être portée jusqu’à 48 heures (44 heures pour le travailleur de nuit). Rien ne justifie ces dispositions sinon l’intention, bien connue des historiens, de juristes et des politologues, de créer une exception qui se figera dans la durée jusqu’à devenir la nouvelle norme. Venir s’associer à la fête des travailleurs alors qu’on massacre le droit du travail, relève de la fumisterie la plus profonde.

 

Depuis, qu’il fut nommé secrétaire général adjoint de l’Élysée puis ministre de l’économie ce suppôt du monde de la finance, n’a de cesse que de réduire les droits des travailleurs. Sa stratégie, un peu contenue par Hollande et Valls, ni l’un ni l’autre parangon de socialisme ni d’idéal social, qui confièrent « la loi travail » à une autre ministre par peur de trop déplaire aux électeurs, consiste à écarter les syndicats à propos desquels il dit aujourd’hui : « je veux avoir une pensée en ce jour pour les organisations syndicales qui ne peuvent tenir les traditionnels défilés », et à humilier les travailleurs des « ceux qui ne sont rien qu’il oppose dans une gare à ceux qui ont réussi » à « celles qui sont illettrées » en passant par « si je peux m’acheter un costume c’est parce que moi je travaille », etc., à ceux‑là il ose envoyer des vœux : « je veux avoir une pensée pour les travailleuses et les travailleurs de notre pays. »

 

N’est-ce pas insultant que d’entendre ce freluquet nous dire : « Avec cette volonté forte : retrouver dès que possible les 1er mai joyeux, chamailleurs parfois, qui font notre Nation. » Qu’entend-il par « chamailleurs » : que les travailleurs passeraient leur temps à se disputer bruyamment, suivant en ça la définition du mot, ou que le 1er mai ne serait plus qu’une vaste foire dépourvue de tous sens politique ? Ne faut-il pas entendre des accents pétainistes dans « qui font notre Nation » et dans « Car c’est bien grâce au travail, célébré ce jour, que la Nation tient. » ? Le 24 avril 1941, le maréchal Pétain instaura officiellement le 1er mai comme « la fête du Travail et de la Concorde sociale », appliquant ainsi la devise Travail, Famille, Patrie. Pétain refusant à la fois le capitalisme et le socialisme (ça rappelle le ni droite ni gauche) recherchait une troisième voie fondée sur le corporatisme, il débaptisa « la fête des travailleurs » qui faisait trop référence à la lutte des classes pour en faire une fête du Travail. La radio (d’État) ne manque pas l’occasion de souligner que le 1er mai coïncide avec la fête du saint patron du maréchal, saint Philippe. L’églantine rouge, associée à la gauche, est remplacée par le muguet. Cette fête disparaît à la Libération en 1945. L’intention de Macron est-elle de ressusciter la fête pétainiste ?

 

Voyez quelques extraits du discours de Pétain le 1er mai 1941 : « Mes Amis, J’ai tenu à passer au milieu de vous cette journée du 1er mai, la première depuis l’armistice, afin de bien marquer le sens et l’importance que j’attache à l’idée du travail autour de laquelle doit s’opérer, selon moi, la réconciliation de tous les Français. Le 1er mai a été, jusqu’ici, un symbole de division et de haine ; il sera désormais un symbole d’union et d’amitié parce qu’il sera la fête du Travail et des travailleurs. […] Mais si le travail est pour l’homme un passe-temps, il est aussi un bienfait. Il est, en effet, une condition de la bonne santé morale et physique, de l’équilibre et du développement des facultés humaines. […] Abandonner tout ensemble le principe de l’individu isolé en face de l’État, et la pratique de coalitions ouvrières et patronales dressées les unes contre les autres. Il institue des groupements comprenant tous les membres d’un même métier : patrons, techniciens, ouvriers. Le centre de groupement n’est plus la classe sociale, patronale ou ouvrière, mais l’intérêt commun de tous ceux qui participent à une même entreprise. Le bon sens indique, en effet, lorsqu’il n’est pas obscurci par la passion ou par la chimère, que l’intérêt primordial, essentiel, des membres d’un même métier, c’est la prospérité réelle de ce métier. […] Dès lors l’union de la nation ne sera plus une formule trop souvent trompeuse, mais une réalité bienfaisante. L’ordre social nouveau, tenant compte de la réalité économique et de la réalité humaine, permettra à tous de donner leur effort maximum dans la dignité, la sécurité et la justice. Patrons, techniciens, ouvriers, dans l’industrie comme dans l’artisanat, formeront des équipes étroitement unies qui joueront ensemble, pour la gagner ensemble, la même partie. Et la France, sur le plan du travail comme sur tous les autres, retrouvera l’équilibre et l’harmonie qui lui permettront de hâter l’heure de son relèvement. »

 

Est-ce donc vers cette soumission que veut nous conduire Macron ? Je l’entends, je le crois et je n’entends aucun signe de révolte ; je n’entends que de la résignation, comme en 1941. Les raisons en sont différentes. En 1941 la majorité des Françaises et des Français était apeurée ou désemparée, seuls quelques‑uns avaient rejoint la minorité des lâches collaborationnistes, et d’autres plus hardis qui croyaient en des valeurs humanistes fortes rejoignirent la Résistance, ces derniers constituèrent les bataillons qui, en 1945, ont fait de notre pays une Nation de solidarité à travers ses institutions sociales, son École, son système institutionnel, sa Constitution, son Droit du travail, autant d’œuvres que le macronisme, faisant suite au sarkozysme et au hollandisme, veut détruire pour à nouveau asservir les humble. Et, Macron réussira car aujourd’hui les Françaises et les Français n’ont rien du caractère de leurs aïeux de 1941. Ce n’est pas la peur qui les maintient dans la soumission, c’est la consommation. La seule ambition de la majorité des Français se limite à avoir suffisamment d’argent pour acheter une voiture, les dernières chaussures à la mode, essayer de répondre à des désirs plus qu’à des besoins réels. Le Peuple est trop gras, engraissé artificiellement par l’accès aux désirs, plus qu’aux plaisirs, organisé par les « marchands » qui ont mis au point une soumission réduite aux acquêts. Le mouvement des Gilets Jaunes aurait pu contredire cette perspective en laissant espérer sinon une révolte au moins un sursaut de courage et de volonté de sortir de la résignation, rien ! Macron leur a donné quelques cacahuètes et ils sont rentrés chez eux, puis il envoya sa police, comme à Fourmies en 1891, massacrer les récalcitrants.

 

Qui à la suite de cette ignominieuse intervention de Macron, le 1er mai, osera chanter :

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines,

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne,

Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes. »

 

[1] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000041755940&categorieLien=id

14 Apr 2020

CoVid-19 : la bonne volonté, la peur, la solidarité.

Dans une interview Gabriel Attal, secrétaire d’État auprès de Ministre de l’Éducation nationale, décrivait « le mouvement de solidarité » qui s’exprime sur la plateforme « jeveuxaider.gouv.fr », un torrent de bonnes volontés. Il annonçait aussi le lancement de plusieurs dispositifs d’aide aux hôpitaux et aux personnes âgées, qui seront assurés par des jeunes en service civique. En même temps on constate, sur le terrain, la mobilisation des associations autour des missions essentielles : l’aide alimentaire, l’aide « aux plus vulnérables et aux précaires », le lien à distance, la garde exceptionnelle d’enfants de soignants, la livraison de courses pour les personnes âgées ou en situation de handicap, l’aide aux devoirs, la fourniture d’ordinateurs pour que les enfants de milieux défavorisés puissent bénéficier de la « continuité pédagogique »… Le secrétaire d’État déclarait aussi vouloir lancer « une nouvelle mobilisation en soutien à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) et aux établissements de santé, afin que les soignants puissent se concentrer sur leurs missions essentielles » en recrutant « 500 volontaires pour faire du lien avec des malades du coronavirus qui sont chez eux. Ils appelleront les personnes qui ont du mal à remplir l’application mise en place par l’AP-HP pour le suivi des malades à domicile. »

 

Les propos de Gabriel Attal soulèvent, particulièrement dans la situation d’épidémie actuelle, de nombreuses questions : pourquoi n’est-ce qu’en Ile-de-France qu’une plateforme a été mise en place pour un lien entre malades à domicile et soignants, pourquoi le secrétaire d’État ne cite-t-il pas les associations qui déploient des moyens humains importants et une énergie considérable malgré le confinement imposé à leurs bénévoles les plus âgés, pourquoi ne parle‑t‑il pas de tous ceux qui continuent de travailler pour le service des autres… ? Les questions sans doute plus politiques que sociologiques sont nombreuses, toutefois en période de crise : catastrophe naturelle, épidémie, seules deux questions sont fondamentales : qu’elles sont les limites de la bonne volonté, qu’est-ce que la solidarité ?

 

Gabriel Attal apporte un élément de réponse à la première question lorsqu’il déclare que « Le nombre de volontaires est très important, mais moins de 20 % sont employés. », À quoi le journaliste opposait la remarque suivante : « N’est-ce pas le signe que les associations n’ont pas besoin de volontaires sans compétences particulières ? »

 

Un volontariat qui ne serait pas assorti de compétences peut gêner la conduite des actions voire il peut être dangereux. On ne se souvient que trop rarement de cet adage « si quelqu’un se noie et que tu ne sais pas nager, ne te jette pas à l’eau sinon il y aura deux morts », le nombre de « héros ignorants » qui ont survécu à leur action de sauvetage est très nettement inférieur à celui de ceux qui sont morts, alors que la proportion est inverse chez les sauveteurs compétents. Dans la situation d’épidémie que nous vivons nous n’en sommes pas là quoiqu’il faille bien réfléchir aux conséquences possibles d’envoyer ou de laisser aller des volontaires n’importe où sans qu’ils aient les compétences attendues et sans prendre en compte le facteur risques : s’infecter eux-mêmes ou infecter les autres, et sans moyens de se protéger. Nous pourrions prendre l’exemple de ces jeunes gens qui, à Nice au début de l’épidémie, avaient décidé d’assurer les courses alimentaires pour des personnes âgées, ils avaient bien des masques mais dont la qualité n’était pas assurée, ils ne pratiquaient aucunes des précautions habituellement exigées dans ces circonstances et aucun d’entre eux ne savait s’il était infecté.

 

Au-delà de cette situation extrême, l’absence de compétences crée une gêne pour les associations qui accueilleraient ces volontaires. Les épiceries solidaires, par exemple, ont vu leur activité augmenter et ont dû accueillir des personnes qui d’ordinaire ne les sollicitaient pas, et elles ont dû faire face à une réorganisation de leur approvisionnement et de leurs modalités de fonctionnement au moment où leurs bénévoles, souvent âgés, devaient rester confinés. Dès lors si elles doivent en marchant, car elles réduisent les temps de rencontre hors distributions, former des gens, le travail s’alourdit voire se complexifie jusqu’à devenir très ou trop difficile. Pareillement l’encadrement de personnes inexpérimentées surcharge la charge de travail des professionnels et des bénévoles aguerris. Il ne s’agit donc pas de refuser les volontaires mais d’ajuster le volontariat aux besoins et à la capacité d’encadrement. D’ailleurs les associations n’ont pas rechigné, bien au contraire, à utiliser les plateformes de mise en relation mais elles requièrent du volontariat à hauteur de leurs besoins et de leurs capacités à encadrer.

 

On voit dans l’interview de Gabriel Attal qu’une fois encore, le gouvernement est à cent mille lieues des réalités de terrain, lorsqu’il déclare : « Dès cette semaine 1 000 jeunes [en Service Civique] sont déployés, grâce à Unis-Cité, pour maintenir un lien par téléphone avec des personnes âgées, ou leur livrer des courses ou des médicaments. Et, dès aujourd’hui, des jeunes en service civique vont venir en soutien aux établissements hospitaliers. Ils participeront pour treize hôpitaux des Hauts-de-France à l’acheminement et la gestion des stocks de masques. […] Non, ils n’interviendront pas sur des sujets sanitaires, mais apporteront un soutien logistique important pour le fonctionnement des structures de santé. » La logistique et le nettoyage dans un hôpital ça ne s’improvise pas ; les propos du secrétaire d’État confrontent « sa bonne volonté » aux deux questions récurrentes : la compétence et le nombre qui s’opposent à la capacité des personnels hospitaliers à former et à encadrer dans le contexte actuel. Dans un reportage à la télévision une cheffe d’un service de réanimation évoquait les faits que des infirmières venues d’autres services, donc pas formées à la réanimation, malgré quelques heures de formation, ne développaient pas les compétences nécessaires ; elle ajoutait que dans cette situation les malades ne sont pas tous soignés avec une égalité de traitement.

 

Rien n’est infaisable, mais la bonne volonté ne suffit pas. Il faut l’organiser.

 

L’organisation de la bonne volonté confronte à la deuxième question fondamentale en période de crise : qu’est-ce que la solidarité ?

 

Pour Gabriel Attal le succès du volontariat évoque « le signe d’un élan de solidarité extraordinaire ». Est-ce de la solidarité lorsqu’on appelle « 20 000 jeunes en service civique », puisqu’ils sont salariés au service d’association ou d’administration (comme les écoles), lorsqu’on évoque les hôpitaux « de province » qui accueillent des malades d’Ile‑de‑France ou du Grand-Est ? La notion de choix est consubstantielle de la notion de solidarité. Dans les deux cas évoqués est-ce que les personnes et les établissements sollicités peuvent exercer un choix véritable, c’est-à-dire peuvent-ils refuser ? Peut-être pourrions-nous répondre par ce proverbe chinois[1] : « Si un homme ne fait que ce qu’on exige de lui, il est un esclave. S’il en fait plus, il est un homme libre. » Celui qui ne choisit pas, celui qui est obligé, ne sont pas solidaires, ils ne font qu’obéir, au chef, aux circonstances ou peut‑être à un intérêt singulier, personnel et intime.

 

Convenons, cependant, que peu importe la motivation, l’important est dans l’action, dans son objectif et dans sa conséquence. Après tout suivant le proverbe chinois[2] « Rendre service aux autres, c’est se rendre service à soi-même » ce qui inscrirait la solidarité dans la théorie du don/contre don de Marcel Mauss qui montre que, contrairement aux idées reçues évoquant le lien entre don, gratuité et désintéressement, le don suppose ici des intérêts ; Mauss allait jusqu’à parler de force, de domination, de prestige, de séduction, de rivalité, et surtout de socialité (c’est-à-dire des relations entre les groupes et les individus). Marcel Mauss parle « d’échange‑don » et décrit plusieurs caractéristiques au don : il est un échange (il suppose une réciprocité) où il s’agit de donner, recevoir et rendre ; il sort du cercle intime et familial ; il a dans les sociétés un caractère obligatoire car il sert à quelque chose : il sert à créer des relations sociales entre les groupes et de la cohésion sociale dans la plupart des cas. On voit que dans la théorie de Mauss on dépasse la simple relation entre deux individus, le don est un système organisé qui concerne tout le groupe humain ou toute la société. Marcel Mauss parle alors de « système social de l’échange-don ». Notons, c’est essentiel, que l’échange évoqué par Mauss n’a rien à voir avec le système d’échange économique ou commercial, qu’il n’en n’a ni les mêmes fonctions ni les mêmes objectifs, tout au plus peut-on considérer qu’il existe parallèlement au système économique. Le système de l’échange‑don de Mauss a ses propres règles, valeurs et objectifs, son premier objectif étant de créer des relations sociales entre les groupes humains. Là, on voit bien combien et comment les séances d’applaudissement de 20 heures entrent bien dans ce système de l’échange‑don ; on est bien dans le contexte de la création d’une relation sociale entre le public (appelons comme ça les gens qui applaudissent) et les soignants où les premiers manifestent un hommage (sincère) aux seconds. Cet hommage exprime une conjuration de la peur et l’espoir d’un salut ; le public a peur d’être malade, il conjure cette peur en soutenant les soignants qui représentent l’espoir de guérison, d’autant plus qu’il n’existe pas pour l’heure de médicament guérisseur, d’ailleurs les applaudissements ne s’adressent pas à d’autres catégories de professionnels pourtant exposés : coursiers, enseignants, policiers… Sans doute sommes-nous là dans une configuration analogue à ce qui s’est passé avec la marche du 11 janvier 2015 après les attentats ou avec ce qu’expriment les marches blanches après un assassinat : l’agrégation des individualités, dans l’idée que le groupe rend plus fort, permettrait de faire face à la peur. Ceci, ici dans le cas de l’épidémie, est d’autant plus vrai que la peur dépasse l’individu, elle s’inscrit dans l’espace de la ville comme ce fut le cas, pour s’éloigner de la maladie et traiter la question par analogie, dans l’affaire[3] des « piqueurs de femmes » : « Précisément, cette menace s’inscrit dans l’espace de la ville, non en ce qu’elle vise spécifiquement tel ou tel espace de dangerosité – les faubourgs, par exemple – ou tel ou tel groupe social stigmatisé – les « barbares » – mais en ce qu’elle englobe la ville tout entière comme espace potentiel de violence, et tous les citadins (hommes) comme agresseurs virtuels. Les attaques de piqueurs ne se produisent pas en situation d’interconnaissance, mais d’anonymat. ». La maladie s’attaque à l’individu, lorsqu’elle devient une épidémie c’est toute la « ville » qu’elle menace créant ainsi un événement nouveau, une rupture d’avec l’avant épidémie autant dans sa dangerosité que dans les mesures de traitement mises en place, provoquant un réel changement d’état propice à changer cette masse divisée qu’est la foule, le public, en un groupe au sens sartrien de la démarche. Ce groupe doit se protéger collectivement et évoquer sa défense face à la peur. Quoi de mieux alors qu’une action commune. En outre, il y a l’effet démultiplicateur dû aux médias qui favorise l’adhésion : il faut en être, il faut se conformer au groupe. Les « applaudissements » sont donc un système de conjuration de la peur par un don aux soignants qui attend en retour un contre‑don sous forme de soins efficaces, qu’elle qu’en soit la sincérité, cela n’est pas la solidarité.

 

Peut-être que solidarité est un de ces mots vertueux comme les définissait Michel Cattla dans sa thèse, ces mots comme innovation, projet dont on ne sait plus très bien ce qu’ils disent, ce qu’ils recouvrent. Comme l’évoque, dans son blog sur Médiapart, Yves Faucoup : « Le mot « solidarité » est à la mode, il apparaît dans beaucoup d’expressions actuelles, de sigles : Pacte Civil de Solidarité (le PACS) ; Revenu de Solidarité Active (le RSA) ; Impôt de Solidarité sur la Fortune ; journée de la Solidarité (lundi de Pentecôte) ; Fonds de Solidarité pour le Logement (FSL), et je passe toutes les associations caritatives avec le Quart-Monde ou le Tiers-Monde. » Si la solidarité s’arrête à donner à quelqu’un on situe l’action dans le champ de l’aumône comme le ferait un donateur charitable ou une action publique charitable ; c’est sur la base de cette charité que fonctionnaient les hôpitaux de jadis, c’est comme ça qu’on fonctionne encore lorsqu’on lâche une pièce dans la sibylle d’un mendiant. Là s’introduit toute l’ambiguïté de la polysémie qui couvre le mot solidarité en en faisant un mot plus vertueux qu’opérationnel : est-ce que cette action individuelle, qui contient l’impératif de choix que j’exprimais plus haut, exclurait les notions d’entraide, de coexistence et de lien proches de l’échange-don de Mauss, consubstantielles elle aussi à la solidarité ? Ce n’est pas la dimension individuelle ou collective, voire institutionnelle, qui définit la solidarité, c’est la présence des caractères suivants : possibilité de faire ou de ne pas faire, notion d’entraide, et présence d’une « relation entre personnes ayant conscience d’une communauté d’intérêts, qui entraîne, pour les unes, l’obligation morale de ne pas desservir les autres et de leur porter assistance. […] Agir par solidarité c’est se serrer les coudes[4]. »

 

On voit alors que dans la foultitude d’actions et d’initiatives rapportées par les médias bien peu relèvent d’une solidarité réelle, ou peut être au contraire sont-elles des actions solidaires car peut-il y avoir une société sans lien intime entre tous ses membres car « Cette réalité, comprise et rectifiée en fonction de l’idéal de justice, peut devenir le principe des obligations de l’être en société à condition d’être voulue par la masse des individus. Si l’on veut ménager la liberté, il importe que les volontés individuelles soient prêtes à se plier d’elles-mêmes aux nécessités de la justice. Si l’on veut substituer l’union pour la vie à la lutte pour la vie, il faut que les personnes aient l’habitude de se placer d’elles-mêmes au point de vue du collectif. Ces deux objectifs, liberté individuelle et justice sociale, peuvent paraître incompatibles à celui qui ne voit pas que sa propre liberté ne peut être assurée que par l’unité du groupe. La solidarité passe nécessairement par l’éducation du « sens social »… », ainsi se concevait la notion de solidarité à la fin du 19e siècle sous la IIIè république selon Marie-Claude Blets[5] qui fait part d’un renouveau de la notion à la fin du 20e siècle : « En 1981, peu de temps après la création en Pologne du syndicat Solidarnosc (1980), le président Mitterrand crée un ministère de la Solidarité, qui sera reconduit par la droite. En 1987, une encyclique du pape Jean-Paul II, Sollicitudo reisocialis, fait de la solidarité la « vertu chrétienne par excellence » ; la Charte européenne l’adopte parmi les valeurs fondamentales de la communauté, et, partout en Europe, les politiques sociales prennent désormais le nom de politiques de solidarité. La société civile n’est pas en reste : les organisations et entreprises solidaires se multiplient. La solidarité est devenue une idée fédératrice revendiquée à droite comme à gauche. ». Toutefois l’auteur souligne qu’aujourd’hui la solidarité « c’est aussi une sorte d’auberge espagnole recouvrant des significations très diverses. Nous ne savons plus vraiment ce que nous mettons sous ce terme. » Sans doute faudra-t-il repenser et redéfinir la notion de solidarité dans des sociétés éclatées, individualistes à l’extrême ?

 

La solidarité définie au 19e siècle, notamment par Léon Bourgeois, articulait la liberté personnelle et la responsabilité de tous, rapprochant ainsi la solidarité de l’idée consubstantielle de choix, alors qu’aujourd’hui la solidarité se reconnaîtrait moins au niveau des intentions et des actions que dans un impératif de gestion de la société comme l’évoque Marie-Claude Blais : « Nous sommes aujourd’hui confrontés à des défis nouveaux. Avec la mondialisation financière et les menaces sanitaires et environnementales, la solidarité factuelle ne cesse de s’étendre. Nous ne pouvons plus être seulement solidaires de nos contemporains, nous sommes responsables de la terre que nous laissons à nos enfants. Tel est le sens profond de l’idée de solidarité : nous ne formons qu’une seule humanité et nous sommes solidaires de tous nos contemporains comme de toutes les générations futures. ». L’humanité, au-delà de la société, se resserrait-elle autour du « commun », du bien commun et de l’intérêt général ? Pour autant il ne faut pas écarter d’une réflexion sur la solidarité les dimensions de l’altruisme et du lien.

 

Où est alors la crainte ? S’agirait-il d’une possible confusion entre bonne volonté et solidarité où la première ne serait qu’une réaction pulsionnelle face à une situation périlleuse déconnectée de toute dimension sociale ? Faut-il craindre que les actions individuelles ou collectives par opposition à institutionnelles ne soient que des réponses à un besoin de satisfaction personnelle et pouvant parfois masquer des besoins singuliers comme conjurer la peur ? Ou, enfin, ne doit-on pas s’interroger sur l’utilisation politique de la solidarité afin de gouverner le peuple par la peur ? J’emprunterai, non pas la réponse mais une prémisse, à Marie-Claude Bais : « La solidarité peut-elle retrouver sa dimension de contrat collectif, ou se réduira-t-elle à une version moderne de l’ancienne philanthropie, ou encore à un projet de société construit autour de la peur et de la recherche de sécurité ? » On voit bien là comment un gouvernement pourrait se décharger, par exemple, de la charge financière des hôpitaux en renvoyant aux citoyens le fait que leur solidarité pourrait en permettre, comme ils le montrent par leurs dons massifs, d’en financer le fonctionnement.

 

 

 

PS : je conseille vivement la lecture du journal Bruxelles Santé, numéro spécial 2003 intitulé « Peur et prévention ».

 

 

[1] https://citation-celebre.leparisien.fr/citations/28460

[2] Robert Darrobers, Proverbes chinois, Point Seuil, p.121.

[3] Emmanuel Fureix, Histoire d'une peur urbaine : des « piqueurs » de femmes sous la Restauration, Revue d’histoire moderne & contemporaine 2013/3 (n° 60-3), pages 31 à 54.

[4] Yves Faucoup, La Solidarité, simple valeur morale ou exigence de la République ?, 26 juin 2012, blog sur Médiapart.

[5] Marie-Claude Blais, La solidarité, Presses universitaires de Caen | « Le Télémaque », 2008/1 n° 33 | pp 9 à 24.

24 Mar 2020

CoViD-19 : une épidémie entre orgueil et bêtise

Comme l’a dit récemment sur une chaîne de télévision la porte-parole de EELV « l’heure n’est pas aux règlements de comptes », d’autant moins qu’il est certain que les deux gouvernements précédents n’auraient pas mieux fait, d’ailleurs ne sont-ils pas largement responsables de l’état de décrépitude dans lequel se trouve le système de santé français. Toutefois l’heure est à l’analyse des « paroles » et des comportements, ceux du gouvernement, ceux des médecins, ceux des journalistes ainsi que ceux des citoyens.

 

Jeudi 19 mars, Elisabeth Lemoine et Patrick Cohen (de C à vous sur France 5) recevaient Michel Cymes, le médecin le plus médiatisé, qui revint sur son mea culpa de lundi 16 mars qui déclarait :  « J’ai juste dit que je regrettais peut-être une chose, c’est de ne pas avoir alarmé suffisamment et inquiété suffisamment les Français, puisque le fait de dire la vérité scientifique du moment - et chaque spécialiste/expert qui vient sur votre plateau vous donne la vérité scientifique au moment où on la dit. […] Il y a quinze jours ou trois semaines, quand je m’exprimais, je le faisais avec la vérité scientifique du moment. J’étais pas dans l’intuition, j’étais dans la vérité scientifique. Et effectivement, à l’époque, personne, aucun scientifique, ne pensait que ça allait prendre cette ampleur. Donc, je rassurais les gens en disant : « Oui, c’est compliqué, oui, on ne sait pas ce qui va se passer, mais quand on attrape le coronavirus, a priori, on attrape une grippe un peu cognée. Voilà c’est tout ». Et je me dis que finalement, je rassurais beaucoup les gens. Qu’est-ce que ça a eu comme conséquence, le fait de rassurer ? Et bien que personne n’est resté chez soi. »

 

Pauvre docteur Cymes, plein de science mais pas de celle de la communication ni de la gouvernance qui inclus l’anticipation. Lorsqu’on rassure les gens en leur racontant que la maladie n’est pas grave, que 98 % des malades guérissent, il ne faut pas s’étonner que les gens réagissent et agissent en conséquence. Ils se disent que si ce n’est pas grave il n’y a aucune précaution à prendre. Pour moi, pendant une période assez courte j’étais dans cette tendance, mais d’une part je suis un grand sceptique et d’autre part je lis beaucoup la presse et la littérature médicale ce qui m’a permis de m’interroger sur le décalage entre la situation en Chine, les alertes de l’OMS et ce que j’appellerai la sérénité du monde médical français du moins celui médiatisé.

 

De quelle vérité scientifique parle Michel Cymes quand on voit que la Fondation Bill Gates a donné 100 millions de dollars à l’OMS pour lutter contre le CoViD-19 : « SEATTLE, February 5, 2020 – The Bill & Melinda Gates Foundation today announced that it will immediately commit up to $100 million for the global response to the 2019 novel coronavirus (2019-nCoV). » (site de l’OMS) C’était le 5 février et déjà depuis janvier la situation en Chine alertait sur la dangerosité de la maladie : « Si la Chine a tardé à reconnaître la dangerosité de l’épidémie, n’hésitant pas à arrêter des médecins qui tentaient de donner l’alerte fin décembre 2019, ses premières mesures ont été radicales. Le 20 janvier, le président chinois, Xi Jinping, déclarait que la situation était « grave », et l’épidémiologiste de renom Zhong Nanshan expliquait à la télévision nationale que le virus était bien contagieux entre humains. » (Le Monde) Si les Chinois mentent sur les chiffres, ils ne prennent de telles mesures pour faire de l’image médiatique !

 

Alors, qu’on ne sache pas tout de la nature du virus, de son mode de transmission et de sa dangerosité est compréhensible à la lumière des difficultés à embrasser ce que sont les virus. Pourtant la lecture d’un petit livre simple écrit par des chercheurs (Les virus – ennemis ou alliés, éditions Quae) qui, en même temps que le livre montre l’immensité du monde des virus, fait éclater en pleine lumière leur dangerosité potentielle et les aléas de raisonnement auxquels ils confrontent les chercheurs et les médecins. La vérité scientifique, en présence d’un nouveau virus, c’est de dire qu’on ne connaît pas grand-chose de son identité, de sa capacité de mutation, de la façon dont il rejoint et attaque les cellules hôtes et peut-être même qu’on ne sait pas vraiment qu’elles sont ces cellules, partant on ne minimise pas la dangerosité, on prévient (dans toutes les acceptions du terme).

 

Les médecins, dans ce moment d’ignorance, nous disaient : « vous ne savez pas nager, mais allez‑y, quand l’eau vous chatouillera les narines vous ferez demi‑tour. » Nous sommes partis nous amuser dans la rivière, nous pensions qu’en sachant nager ou avec une bouée (le paracétamol) quoiqu’il arrive nous nous en sortirions sains‑et‑sauf ; sauf qu’il y avait un trou et du remous ignorés par notre conseilleur ! La sagesse eût été de dire « j’ignore s’il y a un trou et du remous, alors ne t’aventure pas ».

 

L’excès d’optimisme ou de confiance n’est-il pas un signe d’orgueil ?

 

Oui, l’attitude des « sachants » début mars comme déjà en février relevait plus de l’orgueil que de la pure ignorance ou de la bêtise ; il s’agissait de cacher son ignorance et de faire montre d’un optimisme débordant qui devait montrer que nous, en France, on saurait mieux faire que les Chinois. Or, comme écrivait Sophocle dans son Antigone : « La sagesse est de beaucoup la première des conditions du bonheur. […] Les orgueilleux voient leurs grands mots payés de grands coups du sort, et ce n’est qu’avec les années qu’ils apprennent à être sages. » Nous sommes en train de vivre un grand coup du sort et il n’est absolument pas certain que la sagesse vienne aux « sachants » ni aux politiciens. Déjà Molière dans le « Médecin malgré lui » avait cette réplique merveilleuse : « Les bévues ne sont point pour nous, et c’est toujours la faute de celui qui meurt. » Cette réplique est en exergue du livre d’Alexandre Minkowski (Le mandarin aux pieds nus, 1975) où j’espérais trouver de l’aide pour étayer ma thèse présente, mais je ne l’ai pas relu et je me suis arrêté sur le titre d’un chapitre : « Où le mandarin rappelle qu’il vaut mieux prévenir que guérir » !

 

Pendant les quinze années durant lesquelles j’ai été cadre dans un organisme de secours en étroite collaboration avec la Protection Civile (aujourd’hui la Sécurité Civile) j’ai été confronté à cette incapacité des uns et des autres à prévenir, mais nous étions remarquablement performants en matière d’intervention post-incident et en gestion de crise, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui semble-t-il, mais l’anticipation était encore à l’ordre du jour ; nous n’étions que trente après la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide était là. La coordination des secours était réelle et efficace, les querelles d’ego attendaient le débriefing pour éclater. Aujourd’hui on se demande qui pilote l’avion. Comment se fait-il que dans une situation épidémique, désormais avérée, toutes les forces, civiles et militaires, ne soient pas entièrement mobilisées et sous les ordres d’un seul commandement ? Il aura fallu attendre le 16 mars pour que le président de la République fasse appel au service de santé de l’armée dont on s’aperçoit qu’il est bien démuni, en d’autre occasion ‑mais les dirigeants du pays avaient un autre envergure‑ il fallut moins de temps pour faire intervenir les véhicules de l’armée pour pallier l’absence de transports en commun ou prendre en charge le ramassage des ordures suite à une grève massive.

 

Après l’orgueil, en France nous sommes meilleurs, voilà que vient la bêtise, autre élément d’un couple infernal qui refuse de voir la réalité, qui s’enferme dans ses « doctrines » et son dogmatisme, et qui méprise l’Autre, mais qui, de nos jours, communique.

Les gouvernants ne gouvernent plus, ils gèrent et ils communiquent. Macron et ses ministres dans un vaste mouvement de « business is first » se préoccupent prioritairement de l’économie et si peu de la santé, les gens, les personnes ne les intéressent pas. Certes les mesures économiques sont importantes pour limiter une trop grande chute après l’épidémie mais présentement elles se font, trop nombreuses, au détriment des plus humbles à qui on enjoint d’aller au travail sans se soucier de leur santé ni de leurs conditions de travail. La porte‑parole du gouvernement, n’a-t-elle pas déclaré que le travail est meilleur pour la santé que le masque ? Le gouvernement soumis aux financiers n’hésite pas à rogner sur les droits des salariés, comme le montre, par exemple, le projet de loi relatif à l’État d’urgence sanitaire, voté à l’unanimité par les sénateurs notamment de droite trop contents de faire la peau au droit du travail ; ce projet contient dans son article 7 cet alinéa qui par ordonnance du gouvernement permettra aux chefs d’entreprise : « de modifier les conditions d’acquisition de congés payés et permettre à tout employeur d’imposer ou de modifier unilatéralement les dates de prise d’une partie des congés payés dans la limite de six jours ouvrables, des jours de réduction du temps de travail et des jours de repos affectés sur le compte épargne-temps du salarié, en dérogeant aux délais de prévenance et aux modalités d’utilisation définis au livre Ier de la troisième partie du Code du travail, les conventions et accords collectifs ainsi que par le statut général de la fonction publique. » Ainsi, les « héros du quotidien » comme dit Macron sont taillables et corvéables à souhait et sans compensation ; l’ineffable Bruno Le Maire craignant une levée de bouclier social a invité « toutes les fédérations et les grandes entreprises à verser cette prime de 1.000 euros défiscalisée. Nous devons faire mieux pour toutes ces personnes dont nous avons impérativement besoin », bien sûr il est soutenu par le Medef qui soulignait, dans Les Échos, l’importance de récompenser "les héros du quotidien".

 

Qui sont ces héros du quotidien ? Ceux qui sont en télétravail au chaud chez eux bien que très ennuyés par les enfants qu’il faut occuper et auxquels il faut « faire classe » ? Ceux-là sont majoritairement des cadres, des informaticiens, des membres de professions intellectuelles, et plus rarement des employés de bureau ou des commerciaux… en tout cas ils ne sont pas des salariés soumis aux métiers les plus pénibles qui subissent le bruit intense, portent de lourdes charges, peinent sous les intempéries… Ces métiers-là sont dévolus aux humbles, ceux qui n’ont pas bien travaillé à l’école comme l’a dit une députée LREM dans une émission de télé consacrée à la réforme des retraites. Ces travailleurs sont les grands oubliés des « applaudissements de 20 heures » : caissières, livreurs, coursiers, ouvriers du bâtiment, chauffeurs de bus et de taxi, ouvriers des opérateurs de téléphonie et des fournisseurs d’énergie… facteurs et manutentionnaires, non seulement ils sont d’autant plus oubliés que ceux qui applaudissent sont ceux qui utilisent leur service. Si on peut comprendre que certaines activités industrielles doivent continuer parce qu’elles sont indispensables au maintien d’un bon état sanitaire et aux besoins premiers (alimentaires et d’hygiène) des personnes, on comprend mal en quoi fabriquer des soutiens-gorges ou des voitures qui iront gonfler des stocks dormants présente un intérêt majeur pour le pays en ce moment.

 

Là on atteint le point de la bêtise de certains citoyens. Christophe Castaner a eu raison de qualifier d’imbéciles ceux qui ne respectent pas les consignes liées au confinement mais il pourrait faire de même à l’endroit de certains « savants » comme le sociologue Jean Viard qui déclarait, face à l’inquiétude d’un coursier, que les entreprises doivent mettre en œuvre les consignes mais qu’il n’est pas possible d’arrêter l’activité du pays, alors les coursiers doivent travailler coûte que coûte. On ne pouvait pas s’attendre à un autre discours de la part d’un « macronien » ; extrait du journal la Provence : « Jean-Philippe Agresti se lance à son tour dans la course aux municipales. Le doyen de la faculté de droit d’Aix, né à Marseille il y a 45 ans, annoncera ce soir sa candidature à ses soutiens, parmi lesquels la députée LREM Claire Pitollat et le sociologue Jean Viard. », Jean Viard fut le candidat, battu, investit par LREM dans la 5e circonscription de Vaucluse en 2017. Si Jean Viard est un affidé de Macron et que son discours relève de la bêtise la plus profonde et du mépris à l’égard des humbles (j’en resterai là sur la façon de qualifier ce personnage), c’est aussi le comportement des gens, de ceux qui restent chez eux, qui est en cause et qui met à mal la santé des « héros du quotidien ». Castaner aurait aussi pu adresser son compliment à la « conne », vue dans un reportage, qui laissait éclater sa joie de pouvoir encore recevoir des vêtements commandés « en ligne » ; « ça fait du bien » disait-elle dans un vaste élan altruiste car à n’en pas douter elle participe à la séance d’applaudissement de 20h.

 

La séance d’applaudissement de 20h sera à analyser, plus tard comme le fut l’amalgame de janvier 2015, pour ce qu’elle est : une séance de conjuration des peurs, et pour ce qu’elle n’est pas : une prise de conscience de la situation épidémique et de sa dangerosité. Si cette prise de conscience était là les gens seraient capables de surseoir à leurs envies de consommation ; qui a un besoin si pressant de vêtements et de chaussures neuves, qui n’est pas capable de se préparer à manger et ne peut se passer des pizzas et autres repas livrés ? Outre l’absence de prise de conscience de la situation, ce comportement manifeste le mépris dans lequel ces gens tiennent les humbles qui les servent, car il s’agit bien d’un service qui vire à une forme d’esclavage : demain on entendra à propos de la mort d’un coursier, « ce n’était qu’un coursier » et pourvu qu’il ne soit pas d’origine africaine sinon quels seront les mots…

 

À qui profite le crime ? Comme d’habitude, et l’épidémie exacerbe le phénomène et n’y changera rien, à l’élite : un premier groupe avec les financiers, les soiffards du fric comme Amazon, les riches comme certains chefs d’entreprise et les politiciens trop heureux de trouver une occasion de rejeter la faute de leurs insuffisances sur ceux qui vont mourir, et un deuxième groupe avec les bobos installés dans un confort de discours intellectuo-politiques alimentés par les éditocrates qui ont le cul plus usé par un usage effréné de leur chaise que ne le sont leurs yeux par l’observation de la vie sociale « profonde », et les « insuffisants mentaux » intoxiqués à la consommation comme le cas cité plus haut .

 

Ainsi, nous vivons coincés entre l’orgueil et l’avidité du premier groupe et la bêtise et la béatitude du second. Les sachants dont je parlais plus haut choisiront en conscience leur camp : celui de l’élite ou celui des humbles, des « héros du quotidien » ; « La première qualité d'un héros, c'est d'être mort et enterré. » écrivait Marcel Pagnol, et un mort ne réclame rien à personne même pas à son assassin.

15 Feb 2020

Éduquer : querelle de méthodes.

Dans une époque où certains nous expliquent que les neurosciences vont organiser et faire réussir toute éducation, où le ministre de l’éducation nationale se présente comme un addicte des neurosciences matinée d’autoritarisme, il est peut-être reposant, sinon intéressant, de se replonger dans la littérature du 19e siècle pour y voir que la querelle des méthodes ne date pas d’aujourd’hui et qu’en tout cas l’éducation n’est pas chose simple et qu’on ne peut pas la réduire, fusse à propos de l’apprentissage de la lecture, au seul fonctionnement du cerveau.

 

Anatole France et son roman Le Crime de Sylvestre Bonnard nous offre cette distraction et ouvre à la réflexion à propos de l’éducation. Lisons :

 

« Une éducation qui n’exerce pas les volontés est une éducation qui déprave les âmes. Il faut que l'instituteur enseigne à vouloir.

 

Je cru voir que maître Mouche m’estimait un pauvre homme. Il reprit avec beaucoup de calme et d'assurance.

Songez, monsieur que l'éducation des pauvres doit être faite avec beaucoup de circonspection et en vue de l'état de dépendance qu'ils doivent avoir dans la société.

 

Le notaire s'appliqua, de nouveau, à justifier le système d'éducation de Mademoiselle Préfère, et me dit, en matière de conclusion :

On n’apprend pas en s’amusant.

On n’apprend qu'en s'amusant, répondit‑je. L'art d'enseigner n'est que l'art d'éveiller la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire ensuite, et la curiosité n'est vive et Scène que dans les esprits heureux. Les connaissances qu'on entonne de force dans les intelligences les bouchent et les étouffent. Pour digérer le savoir il faut l'avoir avalé avec appétit. Je connais Jeanne. Si cette enfant m'était confiée, je ferais d'elle, non pas une savante, car je lui veux du bien, mais une enfant brillante d'intelligence et de vie et en laquelle toutes les belles choses de la nature et de l'art se reflèteraient avec un doux éclat. Je la ferais vivre en sympathie avec les beaux paysages, avec les scènes idéales de la poésie et de l'histoire, avec la musique noblement émue. Je lui me rendrai aimable tout ce que je voudrais lui faire aimer. »  

 

Et si enseigner n’était qu’une question d’amour et de passion pour les choses et les êtres, et une volonté de partage avec les autres, avec l’Autre ?

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