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31 Dec 2021

Le Grand Charles n’aurait pas…

Je voulais écrire un conte : « petit Omicron et le loup » mais le cœur n’y était pas. Alors revint le souvenir de Charles. Charles, quels que soient les moyens modernes de communication, n’aurait pas pris de vacances, même au Fort du Bord de Mer, alors que le pays est dans la souffrance. Car, comme disent mes amis helvètes, aujourd’hui il y a le feu au lac. Mais, en Gaule, dans une royauté démocratique le souverain part faire bombance autour de la dinde de Noël loin de la capitale, loin de son peuple alors que le pays est en proie à une recrudescence d’une pandémie à la puissance rarissime. Mais foin de la souffrance du pays, le roi se protège et il y a peu à ce que, le peuple se plaignant, la reine lui envoie une poignée de chocolats comme jadis une autre reine proposait qu’on lui donnât de la brioche alors qu’il réclamait du pain, son pain quotidien.

Médisance que cela car enfin prenons conscience de la gravité du danger : le roi a annulé son voyage sous les tropiques par peur de la contamination, pas question qu’il aille porter le virus chez nos quelques soldats encore en mission. Alors, pas question qu’il prenne le risque de porter ce même virus chez les personnels soignants, les sapeurs-pompiers, les policiers et gendarmes et d’autres qui travaillent en cette période de fêtes. Pourtant quel beau geste ça aurait été que de rendre visite au personnel soignant qui est mis à rude épreuve depuis deux ans.

Les hommages c’est quand le roi s’ennuie et que leur ordonnancement ne vient pas perturber sa vie personnelle. Comme cela est désormais le grand principe de vie dans le pays, le roi cherche sa satisfaction personnelle avant le service et le bien commun du pays. Alors tous en vacances : le roi, la reine, les ministres et les députés ; pendant ce temps le pays brûle et les citoyens sont malades à foison.

Alors qu’il faudrait prendre des mesures drastiques pour éviter les contacts entre les personnes afin de limiter la propagation du virus le roi attend : il aurait pu réunir ses ministres samedi ou dimanche, il attend après les fêtes ; sans doute est-il judicieux d’attendre que les vapeurs des bombances se soient évaporées. Les députés n’ont pas été, eux non plus, invités à rejoindre leur poste. Le pays est-il gouverné ?

À l’heure où j’écris ces lignes le Conseil (en visioconférence puisqu’il est hors de question que le roi quitte son lieu de villégiature) n’a pas encore eu lieu mais en confrontant l’expérience passée et les fuites du palais rapportées par les gazettes, je ne m’aventure pas dans une prévision hasardeuse en écrivant qu’il n’y aura pas de mesures fortes pour endiguer la propagation du variant Omicron : le gouvernement va continuer à se limiter à la vaccination dont on sait, scientifiquement, qu’elle est désormais très insuffisante ; il se pourrait même, disent ls gazetiers, que les non-vaccinés qui accepteraient une première injection aient droit au passe vaccinal comme ceux qui ont fait l’effort de se faire « piquer » trois fois. Comprenne qui pourra ! Le roi en appellera à la responsabilité de ses sujets pour pouvoir mieux leur faire porter le poids de l’échec de sa stratégie. Mais surtout pas question d’imposer des mesures qui indisposeraient les sujets du royaume ; en d’autres moments la question ne fut pas posée : on imposait !

Je comprends qu’il soit déplaisant que les tavernes, les auberges et autres théâtres soient clos tôt dans la soirée, que les déambulations nocturnes soient interdites et que les jeunes - ce groupe social si particulier - se sentent ainsi brimés, mais il faut choisir : laisser le virus prospérer ou éteindre l’épidémie. Bien sûr comme me disait ce matin une commerçante : il va falloir apprendre à vivre avec, oui mais comment : mort ou vif, entier ou invalide…

In fine, tout cela pose bien des questions, d’abord celle de la capacité des politiciens modernes à gouverner autre chose que leur image électorale, puis celle de la capacité des gens à accepter de surseoir à leur plaisir immédiat. Cette question rejoint celles posées par Marcel Gauchet à propos du fonctionnement de la société et de la politique dans un entretien accordé au journal La Croix (27 novembre 2021) ; il y évoque le fait que les gouvernants n’ont pas rendu la vaccination obligatoire au nom de l’intérêt collectif mais ont mis en avant la satisfaction du plaisir : « Il est dans votre intérêt de vous faire vacciner car cela vous ouvrira les portes des cinémas et des restaurants. » Marcel Gauchet s’interroge sur les conséquences d’une telle pratique de gouvernance : « Imaginez, dans une société comme celle-là, la nécessité de se défendre militairement… Va-t-on dire : “Il est dans votre intérêt de vous engager dans l’armée” ? Heureusement que ce n’est pas à l’ordre du jour. »

Espérons que le conte non écrit ne serait pas une dystopie que je voudrais ne pas voir ! En tout cas en pareilles circonstances Charles de Gaule ne serait pas parti en vacances…

01 Aug 2021

Macron : ils sont encore dans la rue

Ce samedi 31 juillet sous un ciel de plomb Poitiers connaissait sa troisième manifestation des opposants à la loi sanitaire voulu par Jupiter. Une fois encore, après tant et tant de fois et pour tellement de raisons différentes, des citoyens sont dans la rue pour crier leur hostilité à la politique d’E. Macron. Car c’est bien de cela dont il s’agit : de l’hostilité à une politique qui met chaque jour les plus humbles de plus en plus en difficulté, une politique de répression et de contrôle, une politique du « coup de com » dépourvue de cohérence. Peut-être y a-t-il aussi de l’hostilité, quand ce n’est pas de la haine, à l’égard d’un président de la République vécu, ressenti souvent à juste titre comme arrogant et méprisant à l‘égard des « gens de peu », des gens du « parlement des invisibles », des « seconds de corvée » ?

 

Une fois encore c’est par le mépris que le gouvernement, et plus largement la frange la plus conservatrice des politiciens, a accueilli ces manifestations en caricaturant et souvent en salissant ces manifestants dans l’espoir de les couper du reste de la population, celle des lèche-bottes et des couards, celle des soumis, celle qui craint pour son médiocre patrimoine. Curieux, j’utilise la même arme : celle du mépris, de la disqualification. Je le fais comme Macron, c’est aujourd’hui bien connu et bien analysé, qui cherche à diviser pour gouverner, ça rappelle un peu ce qui s’est passé en 1940 dans notre pays, du moins en termes de métaphore psycho-sociologique. On voit bien comment Monsieur Batignole (le personnage du film éponyme) aurait réagi en présence de cette situation sociale et de ces manifestations. C’est sur cette frange de la population que Macron a assis son succès en 2017 et il compte bien récidiver en 2002 avec les mêmes armes.

 

Donc rien de surprenant qu’à la suite de la première manifestation le très jeune porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, déclare que les manifestants appartiennent « à la frange capricieuse et défaitiste ». Si on peut accoler le qualificatif de capricieux à des gens qui refusent une règle, on ne voit pas bien ce que défaitiste recouvre ici. Le mot serait peut-être opportun si la vaccination avait fait totalement ses preuves ; ce n’est pas le cas puisque dans sa chronique (Le Monde du 30 juillet) Chloé Hecketsweiler écrivait : « Le vaccin Pfizer ne protègerait qu’à 39% contre les infections par le variant Delta. » Une lecture approfondie de l’article, mieux une lecture attentive des études scientifiques, permet de minimiser cette alerte. Toutefois l’article se termine sur les propos d’une scientifique qui rappelle que « si la vaccination reste efficace contre le variant Delta, de nouvelles données “indiquent qu'en de rares occasions, des personnes vaccinées(...) pourraient être contagieuse et transmettre le virus” ». Emmanuel Macron ne fut pas en reste de déclarations toxiques ; le 25 juillet alors qu’il était aux antipodes critiquant des antivax il parlait de leur « irresponsabilité » et de leur « égoïsme ». Sans doute comme le mentionne Solenn De Royer dans sa chronique (Le Monde) Macron voit-il dans ces manifestations le moyen de réactiver, ou de creuser plus, le « clivage entre progressisme et populisme, qu’il tente d’imposer depuis 2017 ». Si on peut comprendre la démarche philosophique et politique, on voit le danger pour la société qu’il y a à aviver ces clivages en utilisant les citoyens, pire en les opposant entre eux.

 

Une fois encore Macron, rejoint par de nombreux politiciens, par des médecins et des intellectuels tous à l’abris des fins de mois difficiles, refuse d’entendre les gens. Comme l’a écrit le politologue Arnaud Benedetti dans Le Figaro : « La macronie n’a rien appris depuis les Gilets Jaunes » ; pire elle récidive dans l’utilisation de l’arme de la disqualification. Mais, Jérôme Fourquet, analyste à l’IFOP cité par Solenn De Royer, « identifie deux risques majeurs. Observant le caractère inédit d'une mobilisation (antivax et gilets jaunes) en plein mois de juillet, il met en garde contre l'imprévisibilité d'un tel mouvement. » En outre Jérôme Fouquet met en avant la position clivée de la cote de popularité d’Emmanuel Macron qui atteint 52% chez les cadres alors qu’elle ne dépasse pas 26% chez les ouvriers. Jérôme Fourquet évoque la possibilité d’une réactivation « d’un puissant clivage de classes ».

 

C’est bien ce clivage qu’évoquent ces manifestations « anti passe sanitaire ». L’hétérogénéité des manifestants pourrait laisser à penser qu’il s’agirait bien de ces « gaulois réfractaires » si toutefois ils n’avaient pas un point commun à deux faces. Plus que la défense des libertés la première face évoque un profond ras le bol des contraintes et des interdictions de toutes sortes qui vont au-delà des « mesures sanitaires » ; ce sont aussi les restrictions de circulations en ville, les contraintes liées à la transition écologique, les difficultés pour se faire soigner, pour finir ses fins de mois, pour accéder aux services publics... La deuxième face, au-delà de l’opposition de principe à la vaccination, c’est la crainte par apport à des vaccins dont on ne sait pas les effets secondaires notamment génétiques, c’est la perte de confiance dans des médecins qui assènent des vérités alors qu’ils ne sont sûrs de rien et là on se rappelle le coup de « la grippette » en février-mars 2020, la non-nécessité des masques..., et surtout ces manifestations marquent la perte de confiance dans un gouvernement qui ayant parlé de guerre a conduit une stratégie incohérente, inconstante, faite d’aller-retour, de décisions et de contre-décisions, et là on se rappellera les propos des ministres sur l’usage du masque, sur les vaccinodromes...

 

Ces craintes doivent être entendues, interrogées et discutées plutôt que de se voir opposer la disqualification de ceux qui les portent. Sur RTL le 11 mars 2020 le professeur Gilbert Deray avait une analyse très intéressante : « La peur du coronavirus devient beaucoup plus importante dans ce qu'elle va générer comme réactions que le virus lui-même. » Or, on ne combat pas la peur par la coercition et l’insulte. Il ajoutait, sorte de prémonition, « Je crains que ce virus ne soit le miroir d'une société complètement fracturée qui conduise à l'affrontement de l'individu dans indifférence de l'intérêt collectif. Il faut que l’on fasse très attention à ça ». Malheureusement ça ne l’empêchera pas sur LCI le 27 juillet 2021 de qualifier « de criminels » ceux qui diffusent de fausses informations à propos de la vaccination ; les connaît-ils, sait-il de quoi parlent ces gens parmi lesquels on compte des médecins ? Nous pouvons comprendre ce coup de colère mais à fustiger, à la limite de l’insulte, les gens on est contre-productifs dans la plupart des cas. D’ailleurs dans cette interview il rappelle bien deux choses fondamentales dans cette histoire : l’état des méconnaissances scientifiques vis-à-vis de ce virus et de cette pandémie, et l’augmentation de la perte de confiance dans le discours médical.

 

Mais le gouvernement et le corps médical préfèrent faire peur et, prérogative gouvernementale, utiliser la menace. Où sont les actions, alors qu’on en parle depuis 7 mois, pour aller à la rencontre des personnes isolées (que ce soit physiquement, économiquement ou culturellement), à part quelques expériences de-ci delà rien d’organisé de façon systématique. On fustige les restaurants et les boîtes de nuit, et au passage les jeunes, mais on a autorisé leur réouverture. On préfère exercer un véritable chantage sur l’ensemble des Français et plus particulièrement sur les jeunes et les soignants. Mais, comme le dit Barbara Stiegler dans une interview sur Reporterre : « Si la menace au code QR fonctionne pour les populations les mieux insérées socialement, elle est globalement inopérante pour les publics précaires et fragiles. Le gouvernement laisse les citoyens livrés à eux-mêmes, seuls devant leurs applications numériques. » [...] « Au lieu de reconnaître ses torts et ses responsabilités, il (Emmanuel Macron) transforme les victimes de sa propre politique - à savoir les citoyens - en coupables. Il les rend responsables de la situation présente. » Les gens qui manifestent aujourd’hui ne supportent plus cette position d’esclave du délire présidentiel et du mépris des privilégiés. En outre soyons clairs, depuis le début de l’épidémie, le gouvernement n’a cessé de brandir des solutions miracles : le confinement, le couvre-feu, les nouveaux vaccins et maintenant le passe sanitaire..., cela depuis 18 mois et le succès est chaque jour remis en cause, donc les gens n’ont plus envie de subir des restrictions et des contraintes à l’efficacité cachée dans les articles scientifiques. Comment supporterait-on ces contraintes alors qu’un rapport de la Cour des comptes nous apprend que la France n’a affecté que 530 millions d’euros à la recherche contre le covid-19, contre 1,2 milliards par le Royaume-Uni ou 1,5 milliards par l’Allemagne, et que les maigres investissements français sont jugés trop dispersés pour répondre aux enjeux de la crise à travers les nombreux organes pilotant les fonds. Les gens ne se sentent pas pris en compte, ils se vivent comme de simples variables d’ajustement d’un système économique qui leur échappe et victime du délire d’un président néophyte et sans culture ni sociale ni humaine.

 

Alors les gens manifestent, parfois en utilisant des actions stupides : violence, utilisation de l’Etoile Jaune (encore qu’il faudrait discuter de ce qu’est un symbole et du droit à l’utiliser). Alors ils constituent des rassemblements hétéroclites où tout se côtoie, pour autant comme le rappelle Barbara Stiegler : « L’argument selon lequel il n’est pas question d’aller manifester aux côtés d’électeurs d’extrême droite est ici de mauvaise foi. Il n’est jamais évoqué quand il s’agit de manifester contre un attentat terroriste ou pour soutenir la police. Récemment, des membres du Parti socialiste (PS), d’Europe Écologie—Les Verts (EELV) et du Parti communiste (PCF) ont marché aux côtés du syndicat de police Alliance et à côté du Rassemblement national (RN), et cela ne leur a posé visiblement aucun problème. »

 

Alors, oui les gens ont peur, oui les gens sont inquiets, oui les gens sont épuisés par les contraintes « sanitaires » mais plus généralement par la vie, oui les gens sont fatigués des privilèges de certains qui profèrent des idéologies contraignantes comme la transition écologique voulue par un groupuscule de bobo-nunuches... Il faut entendre cela. Sinon !

 

À ne pas vouloir écouter les gens, à ne pas vouloir traiter dignement les problèmes qu’ils rencontrent, car lorsque la parole est interdite on arrive à une situation qui fit dire à Martin Luther King en 1967 à Stanford : « au bout du compte, l’émeute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus ».

 

24 Jul 2021

Macron et le nuage de Tchernobyl

Le dernier article que j’ai écrit sur la pandémie remonte déjà au 29 mai 2021 ; il s’intitulait : « Covid : la récréation et le bouffon ». Il me semblait alors que la pandémie faisait une pause qui nous mettait en récréation, mais en même temps je pressentais que nos gouvernants, le président de la République en particulier, confondaient accalmie, pause et fin. Il ne s’agissait que d’une rémission et plus que jamais Emmanuel Macron apparaissait comme un bouffon dans le sens de la posture d’acteur qu’évoque Dominique Pasquet dans son article « Acteur » (encyclopédie Universalis) : « L’hypocrite devient d’ailleurs l’histrion, un bouffon grotesque dont les saltations, les pantomimes lascives et les spectacles licencieux dérèglent les sens des spectateurs. » Dans la vaste comédie que nous joue Emmanuel Macron il s’est bien agi de dérégler nos sens ; nous devions devenir aveugles à la réalité de la pandémie, accepter sans broncher ni même baragouiner afin qu’il installe sa stratégie électorale pour 2022 comme titre £e Monde du 19 mai : « Macron rode sa précampagne pour 2022 », et de préciser : « L’épisode résume tout l’enjeu de la période actuelle pour Emmanuel Macron : engranger les bénéfices politiques de ce retour progressif à la vie normale tout en évitant un rebond de l’épidémie, contrairement aux deux précédents déconfinements. »

 

Ce faisant Emmanuel Macron nous rejoue la scène du « nuage de Tchernobyl » en 1986 : on ne ment pas mais on ne dit pas tout, installant ainsi le public dans une sorte d’extase par rapport au gouvernant prétendument sauveur et à sa stratégie soi-disant salvatrice. Rappelons-nous brièvement l’histoire du « nuage de Tchernobyl » pour mieux situer et (peut-être) comprendre le présent et la malhonnêteté de l’action du gouvernement et du président de la République.

 

Le 28 avril 1986 la centrale nucléaire de Tchernobyl explose et un panache de fumée « radioactive » s’en échappe. Naissait alors en France la légende du nuage de Tchernobyl : le nuage chargé de radioactivité, selon les autorités, se serait arrêté à la frontière.

 

En réalité, au vu des analyses effectuées par le Service central de protection contre les rayonnements ionisants placé sous la tutelle du ministère de la Santé, son directeur le Professeur Pierre Pellerin annonçait le 29 avril qu'« aucune élévation significative de la radioactivité n’a été constatée ». Puis le lendemain il indiquait une « légère hausse de la radioactivité atmosphérique, non significative pour la santé publique ». Le gouvernement français estime alors qu’aucune mesure particulière de sécurité n’est nécessaire. Ce même 30 avril, la présentatrice Brigitte Simonetta annonçait dans un bulletin météorologique d’Antenne 2 que la France devrait être protégée du « nuage » par l’Anticyclone des Açores et pourrait le rester pendant les trois jours suivants.

 

Il s’ensuit une polémique au cours de laquelle on prête à Pierre Pellerin, donc au gouvernement, d’avoir dit que « le nuage s’est arrêté à la frontière ». Les médias affirment que « les pouvoirs publics ont menti en France » et que « Le professeur Pèlerin [en] a fait l’aveu ». Les démentis des autorités, le fait que Pierre Pèlerin ait gagné ses procès en diffamation contre des journaux, n’ont pas suffi à éteindre la polémique, ni surtout l’inquiétude des Français. D’autant moins que, trente ans après, la Ministre de la Santé, Marisol Touraine, juge non concluante une étude italienne :"Les études montrent de façon générale que, depuis une trentaine d’années, on assiste dans l’ensemble des pays développés à une augmentation du nombre de personnes atteintes par des cancers de la thyroïde", "L’étude italienne ne permet pas aujourd’hui selon ses données méthodologiques d’établir un lien de cause à effet plus direct entre le nuage de Tchernobyl et le développement de ces cancers". Toutefois l’association Sortir du Nucléaire publie sur son site (Les retombées de Tchernobyl en France (sortirdunucleaire.org)) : « Ce passage du nuage a été largement minimisé. Les semaines suivantes, les discours se multiplient pour rassurer la population française. Les autorités ont voulu faire croire que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté aux frontières… »

 

En mai 2021 le virus s’est arrêté aux frontières et la France gagnait la « guerre » contre la pandémie. Ainsi nous rapporte £e Monde (15 mai) dans « Jean Castex en campagne pour rester à Matignon » : « Jean Castex s’est converti à l’optimisme d’Emmanuel Macron, qui a annoncé, fin avril, le déconfinement du pays, malgré une situation toujours tendue sur le front de l’épidémie du Covid-19, « nous sommes en train de sortir durablement de cette crise sanitaire », a embrayé M. Castex dans le Parisien, mardi, jetant à la poubelle son habituelle prudence. » Alors ce fut le grand lâché des vannes de la coercition sanitaire, le grand relâchement des populations : « L’exécutif détaille son plan de déconfinement » lisait-on dans £e Monde du 11 mai. Un plan en plusieurs étapes qui aboutit à un déconfinement total le 30 juin 2021 à l’exception des boîtes de nuit qui durent, à force de négociations, attendre le 9 juillet pour rouvrir sous conditions d’appliquer des règles sanitaires strictes [qui seront plus ou moins bien appliquées]. Les ministres et la cohorte des perroquets enrubannés de La République En Marche entonnaient le chant de la louange : qu’il est beau le divin Macron qui a repoussé le virus. Ainsi le porte-parole de LREM (£e Monde, 19 mai) : « Le porte-parole De la République en marche, Roland Lescure, a donc suggéré à ses collègues du groupe macroniste de publier sur les réseaux sociaux les photos de leurs retrouvailles dans les bars et les restaurants, accompagnées du mot-dièse #nousretrouver, afin d’« inciter un maximum de personnes à retourner en terrasse ». « Cette opération doit nous permettre de rappeler que ces ouvertures sont possibles grâce à l’action du président de la République et de la majorité. » La litanie des louanges, les propos encensoirs tenus par des affidés encenseurs comme rarement il y en eut dans l’histoire politique, les flatteries sont allées et vont encore bon train au risque de mentir au moins par omission. Tel Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, qui le 2 juin déclarait : « Il n’y a pas d’extension de l’épidémie mais seulement des clusters ». Ça rappelle douloureusement les propos du Ministère de l’Agriculture qui, dans un communiqué le 5 mai 1986, indiquait que les taux de radioactivité des produits agricoles sont normaux en France : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl. À aucun moment, les hausses observées de radioactivité n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique. »

 

Et pourtant, les scientifiques alertaient sur les risques que faisait courir un relâchement prématuré des mesures sanitaires. Le 10 mai £e Monde fait part de l’avis du conseil scientifique, qui s’était autosaisi de la question, où il s’inquiétait d’un calendrier décorrélé des données épidémiologiques et où il s’alarmait du « décalage entre les conditions d’ouverture envisagée et le niveau de vaccination de la population qui sera atteint le 19 mai. » Mais Macron en savant épidémiologiste pariait sur la vérité des chiffres présents sans ne se préoccuper ni de la vie du virus ni de la vie de la société, rejetant tout esprit d’anticipation et de précaution. Il y avait la vaccination qui allait d’un bon pas, et les chiffres indiquaient un ralentissement de l’épidémie comme l’indique le site Le Caducet.net : « Santé Publique France révèle dans son dernier point de situation épidémiologique que la circulation virale du Coronavirus Sars Cov 2 poursuit son ralentissement pour la 3e semaine consécutive avec une baisse de 20 % du taux d’incidence. Néanmoins l’épidémie se maintient à un niveau élevé, supérieur à celui d’avant le dernier confinement. En semaine 17 (du 26 avril au 02 mai 2021) 150 275 nouveaux cas ont été confirmés, soit environ 21 500 cas en moyenne chaque jour. Si la diminution du taux d’incidence concerne toutes les tranches d’âge, elle est moins marquée chez les 0-14 ans avec 6 % de baisse seulement. » C’est cette posture par rapport aux « chiffres » plutôt que par rapport « à la vie globale d’une épidémie » qui permit (le 22 juillet à 23h sur BFMTV) au professeur Magarbane de conforter Macron dans ses décisions en rappelant qu’elles furent prises à bon escient compte tenu du recul de l’épidémie en mai. Cette attitude est celle qu’adopteraient les pompiers en présence d’un feu de forêt en ne prenant en compte que le résultat immédiat de leur travail sans tenir compte du vent qui peut se lever à nouveau, d’un feu qui couve sous une souche, etc. C’était oublier le variant Delta ! C’est aussi – mais c’est un autre débat – oublier que ni la vie ni la société ne peuvent totalement se réduire à des modèles mathématiques.

 

Or déjà le 2 juin, alors que le déconfinement commencé à peine 15 jours avant et que les « salles » n’étaient pas rouvertes, Europe1 titrait : « Covid-19 : comment expliquer les "signaux d’alerte" en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine » Le 11 juin dans Sud-Ouest Didier Couteaud (directeur de l’ARS du département des Landes déclarait : « Les premiers résultats montrent que le variant Delta », identifié en Inde, « s’installe progressivement » dans les Landes et que « d’autres zones », en plus des six communautés de communes (sur 16) repérées, sont touchées. » Pourtant Radio France Bleue Nouvelle-Aquitaine avait annoncé un mois avant, à juste titre, « Le département des Landes est, depuis plusieurs semaines, relativement épargné par l’épidémie de coronavirus, avec un taux d’incidence largement inférieur à la moyenne française. Pour la première fois, ce vendredi 7 mai, le département des Landes a même le taux d’incidence le plus bas de France métropolitaine, avec 67 cas en une semaine pour 100 000 habitants. » Macron, et avec lui un peuple hypnotisé par le discours présidentiel, la propagande diffusée par les affidés de la République En Marche, et tout à la joie de retrouver sa vie « consumériste », ses plaisirs immédiats et n’aspirant qu’à des vacances au soleil et pour les plus jeunes aux « grandes teuf copieusement alcoolisées », ont oublié le variant Delta et que les rassemblements sont sources de surcontamination.

 

Fi du variant Delta qui circulait partout dans le monde et notamment en Espagne et au Portugal, en Grande-Bretagne, mais comme l’a déclaré Gabriel Attal, qui concourt pour le prix Nobel de la clairvoyance : « La situation en France n’est pas la même qu’en Grande-Bretagne » ; c’est vrai là-bas à cette époque les contaminations étaient reparties à la hausse. Si les autorités scientifiques de la perfide Albion annonçaient que ce variant est 40 % plus contagieux que son aîné le variant anglais lui-même 50 % plus contagieux que le virus originel le Sars-CoV 2, ce n’était que pour nous effrayer ; sans doute une vengeance post-brexit. Mais voilà le variant Delta était déjà bien installé en France avec l’idée de prospérer comme le rappelle un article de L’express paru le 10 juillet 2021 : « Le variant Delta arrive sur le territoire fin avril, mais à l’époque, les autorités soutiennent que la situation est sous contrôle. À la fin du mois de mai, le variant encore peu présent sur le territoire, est confirmé dans une famille de l’agglomération de Dax (Landes) alors que celle-ci "ne s’était pas rendue en Grande-Bretagne ou en Inde, ni n’avait été en contact avec des personnes revenant de ces pays", assure Didier Couteaud, délégué départemental de l’ARS dans les Landes. Dix jours plus tard, la progression du variant Delta alerte déjà avec 250 cas avérés et probables, soit environ 30 % des contaminations au Covid-19 dans le département. » S’il est vrai que les mesures mises en place le 31 mars et la vaccination avaient provoqué un vrai ralentissement de l’épidémie, il ne fallait pas pour autant se réjouir, abandonné toute vigilance et jeter aux orties le principe de précaution ; comme l’avait déclaré au Monde le professeur Bruno Lina (10 mai 2021) : « Nous avons beaucoup d’atouts. Ne gâchons pas tout en laissant tout aller trop vite. » Pourtant Macron qui estime avoir fait le bon choix en impulsant son calendrier d’ouverture et « en anticipant une baisse de la circulation du virus » [£e Monde, Macron veut profiter du « moment de liberté », 20 mai 2021], n’avait-il pas écouté les scientifiques : « Nous avons [j’ai fait] fait des choix. C’est ça, gouverner, présider. Ce n’est pas faire un pari mais voir ce que dit la science. » Encore faut-il comprendre la science et d’autre part avoir d’autres ambitions que la satisfaction de son ego. Macron avait hâte de se montrer comme le « bon père protecteur » pour assurer sa marche vers « Élysée 2022 », et de fait ça a fonctionné puisque sa cote de popularité a cru. D’après les sondages de l’IFOP en mai 41 % des Français sont satisfaits de sa gestion de la pandémie soit 2 points de plus qu’en avril, et 40 % sont globalement satisfaits de lui soit 3 points de plus que le mois précédent. Bien sûr il faut nuancer et analyser finement ces chiffres. Ainsi le sondage nous apprend « qu’il remonte ainsi fortement chez les plus jeunes : + 8 points chez les 18-24 (51 % de satisfaits) et les 25-34 ans (42 %). En revanche, il ne parvient pas à compenser ses pertes chez les plus âgés, qui ont pourtant longtemps constitué un des piliers de son socle de soutien – notamment pendant la crise des Gilets jaunes – mais qui ce sont en partie détournés de lui : il stagne à 38 % chez les plus de 65 ans, et ne regagne que 3 points chez les retraités (39 %) ». Diable, il est évident que les jeunes plébiscitent l’action de Macron qui leur offre l’ouverture des lieux festifs, des cinémas, puis l’ouverture des boîtes de nuit, autant de lieux de contamination.

 

Ce qui devait arriver arriva comme le relate Libération le 21 juillet 2021 : « De fait, après les premières soirées de réouverture des 9, 10 et 13 juillet, au Hangar FL à Bordeaux, plus de 80 contaminations ont été recensées. Ce ne sont pas moins de 2 000 personnes au total qui doivent être contactées individuellement cette semaine « afin qu’elles se fassent tester et vacciner très rapidement », a précisé l’Agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine. De quoi refroidir le gouvernement sur la clairvoyance de la réouverture de ces lieux. » Pareillement le journal L’indépendant relate dans son édition du 23 juillet 2021 : « Deux foyers de contaminations au Covid-19 ont été identifiés dans des discothèques situées dans l’est de la France, avec à chaque fois plusieurs dizaines de personnes contaminées, selon les autorités sanitaires. Selon nos confrères des Dernières Nouvelles d’Alsace, 44 cas de Covid et 4 000 cas contacts ont été détectés après une soirée dans une boîte de nuit. Un cluster de haute importance, selon le préfet des Vosges, d’autant que le chiffre pourrait encore augmenter dans les jours qui viennent au vu des milliers de cas contacts. » Cependant, comme les restaurateurs, les tenanciers de boîtes de nuit se défendent d’être des pourvoyeurs de cluster... Pour l’instant le lobby des restaurateurs plus puissant est mieux entendu à l’Élysée, et on cède à « ses caprices » et aucun contrôle sérieux n’est effectué auprès de leur clientèle. Pour le boîtes de nuit il en va autrement.

 

Continuez Monsieur Macron à fermer les yeux sur la réalité et surtout ne changez rien à votre ligne de conduite en misant tout sur la passe-sanitaire bien que ce ne soit pas efficace dans certains lieux comme le relate le Midi libre je 06 juillet 2021 : « 165 des 600 clients présents dans une discothèque néerlandaise dans la nuit du samedi 3 au dimanche 4 juillet se sont révélés positifs au coronavirus alors qu’ils avaient présenté un test de dépistage négatif à l’entrée. L’épisode remet en cause la fiabilité de l’utilisation de cette méthode pour enrayer la propagation du Covid-19, en vigueur aux Pays-Bas mais aussi en France, notamment. » Peut-être faudrait-il un peu plus de rigueur et ne délivrer le pass sanitaire qu’aux personnes ayant une vaccination complète (deux doses pour la plupart des vaccins).

 

Il faut parfois, notamment dans des situations de crise, abandonner la politique marketing pour mettre en place une politique qui fasse du politique au sens où Paul Ricoeur décrivait le politique : le politique est ce qui s’occupe de bienêtre et de bien commun. Cela nécessite du courage, du courage politique. Le courage politique, ce dont vous êtes dépourvu et il ne faut pas confondre stratégie de communication, louvoiement et manigance avec courage, le courage politique aurait consisté à mieux organiser la vaccination dès décembre 2020, peut-être à la rendre obligatoire ; mais en avait-on les moyens matériels contrairement à ce que vous claironnez. Avoir du courage politique s’eût été de ne pas céder aux sirènes du monde de la finance tout en entendant le besoin de la mise en place d’une nouvelle « l’économie » en  limitant les entrées et les sorties de l’hexagone national, en modérant l’ouverture des lieux festifs clos (théâtres, cinémas, salles de concert…) et des restaurants et bars en maintenant un couvre-feu à 23 heures (ou 24h), ne pas autoriser la réouverture sans une meilleure réflexion les boîtes de nuit et exercer une vigilance drastique. Avoir du courage politique c’est aussi anticiper les évolutions nécessaires de la société en inventant, par exemple, de nouvelles formes de pratiques du tourisme… Avoir du courage politique aurait voulu qu’on ne se limite pas à décider, bien tardivement au cours d’un G7 à envoyer quelques doses aux pas en développement notamment pour la France les doses du vaccin Astra-Zénéca dont les Français ne veulent plus par suite d’une communication désastreuse de la part des gouvernants. Avoir du courage politique aurait consisté à prendre en considération les avertissements de l’OMS qui mettait en gade contre une levée trop large et trop rapide des mesures sanitaires y compris dans des pays avec un taux de vaccination élevé (Israël en est un exemple). L’organisation indiquait : « Assumer que le taux d’infection ne va pas augmenter à cause des vaccins est une erreur », « En raison de l’évolution rapide des variants et de l’inégalité choquante en matière de vaccination, beaucoup trop de pays dans toutes les régions du monde connaissent une forte augmentation des cas et des hospitalisations ». Plus de 24 pays ont aujourd’hui des courbes épidémiques quasi verticales, et nous ferions comme s’il n’y avait pas de passage d’un pays à l’autre, pas d’immigration, pas de voyageur, pas de touriste…Faute de ce courage combien de malades (de la Covid ou faute d’avoir eu accès à l’hôpital) à venir, combien de morts prématurées, combien de malades des suites de la Covid dans les années à venir. Faute de courage politique et en raisons, entre autres, d’une communication débridée combien d’approximation dans les décisions, combien d’incohérence dans les discours, et combien cela a engendré de perte de confiance chez les citoyens quand il ne s’agit pas de rejet des gouvernants. Avoir du courage politique c’est prendre le risque d’être impopulaire, donc celui de ne pas être réélu.

 

À coup sûr Monsieur Macron, le virus s’était arrêté, en avril et mai 2021, aux frontières de la France dont combien d’habitants mourront dans les mois à venir du fait de votre orgueil et de celui de bien des médecins médiatiques, de l’individualisme de la plupart de ses habitants plus attachés à la satisfaction de leur plaisir qu’à la vie des autres, et en raison de la bêtise de vos affidés et de votre ego narcissique ! à coup sûr vous resterez dans l’Histoire, les livres d’histoire vous feront une place, mais avec quelle image ?

 

 

18 Jul 2021

Poitiers : les écolos décident de l’histoire 14/07/2021

Il y a quelques semaines Madame la Maire annonçait que désormais « les enfants ne doivent plus rêver d’aérien », aujourd’hui la municipalité écologiste de Poitiers s’en prend à l’histoire de notre pays et de la ville de Poitiers.

 

Lundi 5 juin le conseil municipal de Poitiers a proposé de changer la dénomination « jardin des droits de l’homme » en « jardin des droits humains ». Ce jardin qui relie la Maison du tourisme à la médiathèque de Poitiers avait été dénommé jardin des droits de l’homme par le conseil municipal en novembre 1998 dans le cadre de la commémoration de la déclaration universelle des droits de l’homme. Cette dénomination s’inscrit donc dans une double histoire : celle propre de la déclaration universelle des droits de l’homme, et celle de la ville de Poitiers. L’actuelle municipalité élue il y a un an, un peu par hasard et beaucoup grâce à l’abstention, s’appuie sur une recommandation du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes qui préconise de remplacer la dénomination « droits de l’homme » par « droits humains » dans une démarche qui se veut antidiscriminatoire.

 

L’actuelle municipalité de Poitiers en prenant comme argument majeur et structurant de sa démarche l’avis du conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes fait l’impasse sur le fait que le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes n’est qu’une instance consultative et ne fait qu’émettre des avis. Un avis n’a rien d’impératif. Il était bon au regard de cet avis et du désir de la municipalité de changer la dénomination de ce jardin de consulter la population, cette consultation eut été d’autant apprécié que la municipalité écologiste de Poitiers insiste beaucoup sur sa volonté d’installer une démocratie participative. Alors une consultation aurait été la bienvenue d’autant qu’elle était facile à mettre en place puisque la mairie dans le cadre de la communauté de communes dispose d’une plateforme de consultation fonctionne bien et qu’elle a consulté la population de Poitiers à propos de l’installation d’une voie cyclable sur une grande artère de la ville. À propos de cette consultation un journaliste d’un hebdomadaire local : « 7 info » (n°528 du 6 juillet), faisait remarquer à Madame la Maire que le résultat de cette consultation ayant été mitigé la municipalité a persisté dans son choix. Madame la Maire rappelle alors qu’une consultation n’est pas un référendum et que son résultat n’a pas force de décision. Dans cette interview concernant cette voie cyclable Madame la Maire conclue : « il y a eu une part de consultation et une part de décision politique. » Dans le cas du changement de dénomination du « jardin des droits de l’homme » il n’y a eu qu’un diktat politique. Sur cette question la municipalité de Poitiers considère que l’affaire est faite et qu’il n’y a pas de débat à avoir.

 

La concertation aurait été d’autant plus salutaire que sur le fond du passage de droits de l’homme à droits humains il y a besoin aujourd’hui d’un débat de fond au regard de l’évolution de la société et de ses valeurs autant qu’il est nécessaire de s’interroger sur savoir si d’utiliser « droit humains » à la place de « droits de l’homme » va réellement faire avancer la cause de l’égalité entre les femmes et les hommes ? Il est vrai que le débat ne date pas d’aujourd’hui puisque déjà Olympe de Gouges dans sa « déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » adressée à Marie Antoinette écrivait : « Homme, es-tu capable d’être justes ? C’est une femme qui est en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcourt la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique. » […] « Ô femme ! femme, quand cesserez-vous d’être aveugle ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? » Dans ses écrits Olympe de Gouges ne fusionne pas droits de l’homme et droits humains. Elle aurait pu le faire d’autant que ses écrits embrassent un champ social vaste dont la lutte contre l’esclavage, ce qui la mettrait plutôt au panthéon des défenseurs de l’humanité. Mais l’histoire s’est écrite autrement. La question de l’égalité entre les femmes et les hommes est donc une question ancienne qui a évolué au rythme des vicissitudes de l’histoire et de ses vicissitudes propres. Pour autant, une fois encore, il est exceptionnel, sauf depuis une époque récente, qu’il soit demandé l’effacement de la dénomination droits de l’homme pour la remplacer par droits humains. C’est donc cette histoire qu’il faut questionner aujourd’hui comme fondatrice de toute action, car nier cette histoire, vouloir la rayer d’un trait d’arrêté municipal ne peut qu’entraîner des clivages déjà si nombreux dans la société. Prendre une décision comme l’a fait le conseil municipal de Poitiers de façon péremptoire, abrupte et sans concertation c’est prendre le risque de clivages sociaux, de repliements communautaires et partisans. C’est aussi nier l’identité d’une partie de la population.

 

Une société procède de son histoire. Ici cette histoire est d’abord celle qu’on vient de retracer rapidement au sein d’une humanité en mouvement, notamment en France où il y eut les Lumières et la Révolution. Ainsi, en 1789, fut promulguée, en France et seulement en France, une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Au sortir de la 2nde guerre mondiale sous l’égide des Nations Unies naissantes il apparut nécessaire d’étendre cette déclaration à l’ensemble du monde, C’est ainsi que naquit en 1948 la « déclaration universelle des droits de l’homme ». C’est cette déclaration que commémorèrent les habitants de Poitiers en 1998. Cette commémoration s’inscrivait dans cette histoire ancienne issue de la Révolution et dans l’histoire plus récente de la 2nde guerre mondiale et de ces atrocités : on commémorait ensemble l’avènement des droits de l’homme et la fin de la 2nde guerre mondiale, dans un désir profond de restituer l’humanité dans l’homme et l’homme dans l’humanité. Est-ce pour autant que les femmes, si nombreuses dans la résistance, étaient exclues de la pensée des élus de 1998 ? L’étaient-elles de la pensée des gouvernants en 1948 ?

 

Rayer ces deux moments de l’histoire d’un trait de plume c’est renier à une partie de la population le droit à son histoire, c’est imposer le diktat d’un groupuscule idéologisé qui abuse de ses fonctions électives pour contraindre et soumettre une partie de sa population. Or, comme l’écrivait Angela Davis dans « Blues et féminisme noir » : « Le pouvoir esclavagiste a tout fait pour éteindre la mémoire collective du peuple noir, afin de le maintenir dans une infériorité sociale. […] « Le pouvoir de l’esclavage reposait sur un déni de toutes les qualités humaines des esclaves. » […] « Le peuple noir avait une incroyable et terrible histoire à raconter, mais la répression et la censure lui interdisaient de l’exprimer explicitement. » Nos aïeux, nos mères et nos pères, ont vécu cette histoire, elle est la leur mais elle est aussi la nôtre car nous sommes, individuellement et collectivement, dépositaires de cette mémoire. L’Histoire, quelle qu’elle soit, est la colonne vertébrale d’une société avec ses imperfections : scoliose et cyphose. Mais, sans elle, que devient une société ? Que nos enfants veuillent la gommer montre leur ignorance ou le rejet de cette histoire et de la société qui l’héberge, de l’histoire de l’humanité au risque d’être « sans histoire ».

 

Peut-être les élus du groupe majoritaire de la municipalité de Poitiers sortiront de leur idéologie de bobos-nunuches et se rendront compte que ce n’est pas le changement de nom sur une plaque de rue, ni trois fleurs dans une rue qui font l’écologie et la démocratie participative. Peut-être prendront-ils conscience qu’on ne change pas la société par des oukases, sans soumettre les questions sociétales à la concertation. La concertation est indispensable à la conduite du changement. Et, qu’à n’avoir pas d’histoire ou à renier son histoire il advient ce qu’écrivait Rachid Benzine (romancier marocain) : « Faute d’histoire, on raconte des histoires et ça finit par faire des histoires. »

18 Jul 2021

À table pour la fête

Je craignais de m’éloigner trop de la thématique de ce blog en écrivant un billet parlant de repas, de nourriture, de fête. Mais Paul Ariès vint à mon secours lorsqu’il écrivait dans Sciences Humaines (juin 2021) : « Parce que la table et le politique s’entremêlent en permanence. L’alimentation est affaire de partage et de règles ; c’est un lieu où se définissent les amis et les ennemis. Les stocks alimentaires et le feu pour la cuisson ont probablement été les premiers biens communs de l’humanité. La politique est née par l’alimentation. »

 

Ainsi, puisque nous sommes en été, que les moissons arrivent à leur terme, qu’après des confinements nous aspirons à faire la fête, à nous retrouver entre amis, renouant avec mes écrits anciens du temps où je signais mes livres Jean-Jacques de Corcelles, j’ai souhaité inviter le lecteur en lui faisant partager un extrait de mon livre « Cuisine et fêtes dans les Alpes du sud ». Je ne présenterai ici que la partie consacrée aux fêtes agraires dont la plupart avaient lieu entre les mois de juin et de septembre, et je n’ai extrait que quelques recettes les plus estivales.

 

 

Les fêtes agraires : la reboule

 

 

Si plueu lou djourt de St-Victor

La recolto n'es pas d'or

(s'il pleut le jour de la Saint-Victor,

la récolte n'est pas d'or)

 

 

Elles sont amplement rythmées par les saisons, mais sont-elles de véritables fêtes ? Nous regrouperons dans ce chapitre tous ces "gros repas" pris à l'occasion de la fin des travaux de la ferme : la moisson, la fenaison, les vendanges mais aussi "la fête du cochon" et la cuisson du pain.

 

Les travaux de la ferme, à une époque où la mécanisation n'existait pas, faisaient appel à une main d'œuvre nombreuse. On a pu l'évoquer lorsque nous avons, au premier chapitre, parlé de l'émigration des Hauts-Provençaux. À cette main d'œuvre particulière s'ajoutait celle des voisins et amis car il s'agissait, en règle générale, de faire vite pour ne pas risquer de voir la récolte endommagée par les caprices du ciel. Imaginez-vous ce qu'il aurait résulté d'une fenaison, ou pire d'une moisson, gâchée par la pluie ? Plus de nourriture pour les animaux durant l'hiver, pas de pain, sauf à racheter du grain, pour les hommes. La fenaison requiert moins de main-d’œuvre que la moisson qui faisait appel à de nombreuses "sauques", ces équipes, nous dit Jean Vandenhove "de trois travailleurs avec la faucille, il y a deux coupeurs et un lieur ; avec la faux on a un coupeur, un assembleur et une lieuse". Puis venait le battage. Autant de travaux très pénibles pour lesquels il fallait à la fois nourrir et remercier ces valeureux travailleurs.

La nourriture devait être consistante pour leur permettre de résister à l'effort et de qualité pour qu'ils ne rechignent point au travail ; aurait-elle était de basse qualité qu'on aurait pu penser que le propriétaire avait quelque parti lié avec Harpagon.

Une fois les travaux achevés tous se réunissaient, avec les amis de la famille, autour d'un repas pantagruélique : la reboule où l'on servait moultes volailles, celles-ci étant le symbole de la reconnaissance.

 

 

 

Poulet au thym

1 poulet

350 g de poitrine de porc

Thym,

Huile d'olive

Sel et poivre

Ficelle à cuisiner

 

Découper le poulet en morceaux, saler et poivrer

Rouler les morceaux dans le thym haché, veiller à ce que le thym adhère bien à la viande

Entourer chaque morceau de poulet dans une tranche de poitrine et ficeler

Disposer sur un plat allant au four, arroser avec un peu d'huile

Faire cuire à four chaud pendant 30 minutes au moins

Le meilleur est de mettre les morceaux de poulet sur un gril pendant une vingtaine de minutes.

 

 

Poulet aux olives

1 poulet débité en morceaux

150g de petit salé

2 gousses d'ail

1 échalote

20cl de vin blanc

100g d'olives noires

Thym, laurier

Sel, poivre

Huile d'olive

 

Faire revenir le petit salé découpé en bâtonnets dans une cocotte avec un peu d'huile d'olive

Le retirer et à sa place faire revenir les morceaux de poulet puis les retirer

Faire revenir l'échalote et l'ail hachées

Verser le vin blanc et ajouter le thym et le laurier

Saler et poivre, laisser cuire 30 minutes

Remettre le poulet et les lardons dans cette préparation,

Ajouter les olives,

Vérifier la cuisson du poulet et servir.

 

 

Gratin d'aubergines

500g d'aubergines

6 belles tomates

10cl de crème fraîche épaisse

Un peu d'huile d'olive

Sel et poivre

Gruyère râpé

 

Laver les aubergines et les couper dans le sens de la longueur en tranches fines, saler et poivrer des deux côtés

Mettre à chauffer l'huile dans une grande poêle

Y faire cuire les tranches d'aubergine des deux côtés qui doivent être grillés

Pendant la cuisson des aubergines, couper les tomates en morceaux, saler et poivrer légèrement, et les faire cuire à feu vif environ 5 minutes, les morceaux doivent rester entiers

Disposer les aubergines dans un plat allant au four

Verser la tomate dessus puis la crème légèrement fouettée avec un peu de poivre

Recouvrir de gruyère râpé

Mettre à four moyen pendant 20 minutes

 

 

Artichauts à la barigoule

4 artichauts

125g de lard maigre

1 gousse d'ail

1 échalote

Persil

1 feuille de laurier

Huile d'olive

Sel et poivre

 

Couper les queues et les premières feuilles du tour des artichauts

Enlever le tiers supérieur des artichauts

Enlever le foin en écartant les feuilles

Laver précautionneusement les artichauts

Hacher très finement l'ail, l'échalote, le persil et le lard

Garnir l'intérieur des artichauts avec cette préparation

Disposer, fond vers le bas, les artichauts dans une cocotte avec un peu d'huile d'olive

Saler et poivrer, mettre la feuille de laurier

Cuire pendant 1 heure en laissant le couvercle sur la cocotte et en arrosant avec le jus de temps en temps

Les artichauts sont cuits quand les feuilles se détachent sans difficulté.

 

 

Gratin de courgettes

1 kg de courgettes

250g de tomates

500g de farce de viande

1 oeuf

Huile d'olive

Sel et poivre

 

Laver et éplucher les courgettes

Dans une poêle huilée faire saisir les courgettes coupées en rondelles

Y mélanger la farce, saler et poivrer, et laisser mijoter 20 minutes

Disposer cette préparation dans un plat allant au four

Recouvrir avec les tomates coupées en rondelles

Mettre à four moyen pendant 30 minutes

On peut consommer chaud ou froid

 

 

Macarons

500g d'amandes

1kg de sucre

6 blancs d’œufs qu'il ne faut pas monter en neige

 

Piler les amandes dans un mortier ou les hacher

Travailler la poudre d'amande avec le sucre par petites quantités en 5 à 6 fois en retirant du mortier ce qui a déjà été travaillé

Tamiser et remettre dans le mortier

Ajouter les blancs d’œufs et bien mélanger

Dresser de petits tas sur un papier sulfurisé et mettre à four assez chaud pendant 10 à 15 minutes.

25 Apr 2021

François, Emmanuel, les autres et les grenouilles.

Les convictions sont des ennemis de la vérité

plus dangereux que les mensonges.

Friedrich NIETZSCHE

 

 

Conclusion d’un livre, relatif à l’Affaire Fillon, à paraître prochainement.

 

 

Je pensais que je terminerais ce livre alors que l’épilogue de l’Affaire Fillon venait d’être écrit par les juges. Le 19 avril 2019, deux ans après la mise en examen de François Fillon, les juges suivant la réquisition du Parquet National Financier venaient de renvoyer François Fillon et son épouse devant un tribunal. Une ordonnance de renvoi qui arrivait à point nommé pour soulager les élections européennes de la pesanteur qui s’abattait sur elle cette année plus que de coutume ; une ordonnance dont, vraisemblablement, le pouvoir et le président de la République espéraient que la presse la mettrait à son agenda détournant ainsi le regard des citoyens des turpitudes gestionnaires d’un pouvoir qui n’en finissait pas de ne pas pouvoir régler une des pires crises sociales qu’a connues la France, en tout cas la plus longue : déjà six mois au moment où je rédigeait ces lignes.

 

La fin de l’histoire appartient donc, pour une large part, aux magistrats qui ont condamné les époux Fillon. Dès lors nous sommes dans une sorte d’entre deux puisque les époux Fillon se sont pourvus en appel, que celui‑ci devrait aboutir en novembre 2021 pour sans doute ouvrir vers un recourt en cassation… Mais, la fin quelle qu’elle soit n’intéresse que François Fillon et son épouse, le citoyen a tranché depuis 2017. François Fillon a subitement été regardé comme étant l’archétype des politiciens, tricheurs, menteurs, abusant de leur pouvoir pour servir leurs intérêts personnels. À travers lui les citoyens allaient régler leurs contentieux avec une classe politique qui se dessine autour de ses privilèges et trop souvent mue par des convictions seulement économiques et nettement antisociales. L’Affaire Fillon mettait sur le devant de la scène politique ce que Joan Tronto nomme « l’irresponsabilité des privilégiés ». Voilà que le public posait une question de fond : quelles vulnérabilités comptent, quelles autres sont indifférentes ? Après des décennies d’une République où la cause de l’Humain n’a que rarement occupé le devant de la pensée politique, et au bout de cinq ans d’un mandat dans l’ensemble lamentable où les politiciens se trouvaient unis autour des commémorations et des pleurnicheries de tous genres, après cinq ans où contrairement à ce qui avait été promis aucun membre du gouvernement ne s’est vraiment battus pour défendre ceux qui se trouvent dans une « crise de vulnérabilité », François Fillon a payé comme jadis Louis XVI pour l’ensemble des privilégiés. Quelques semaines après le déclenchement de l’Affaire Fillon, François Hollande sacrifia (le 21 mars 2017) Bruno Le Roux sur l’autel de la morale. Ils ne seront pas les derniers de « l’ancien monde » à devoir rendre compte ; malheureusement après mai 2017 l’actualité montre que « le nouveau monde » n’a pas renoncé aux démons de la caste des privilégiés mais il sait mieux protéger ses affidés, à moins que le public ne se soit pas encore rendu compte de ce qu’ils sont et de ce qu’est ce « nouveau monde ». Peut‑on alors penser que le fumier de la République permettrait à la Démocratie de croître ?

 

Car c’est à cette conclusion que nous sommes invités par le discours a posteriori des journalistes. Sans les médias de telles affaires resteraient cachées et nous prendrions alors le risque de laisser des gens peu honnêtes (financièrement et/ou intellectuellement ?) accéder aux plus hautes fonctions. Depuis que la presse et le journalisme existent des affaires comme celle-ci couvrent les pages des journaux et occupent les écrans, font tomber des politiciens. Certains refont surface, d’autres ‑comme c’est le cas pour F. Fillon‑ abandonnent la politique. La République et la Démocratie s'améliorent-elles pour autant ? Dans cette affaire ce n’est pas tant la dénonciation de ce qu’a fait F. Fillon qui importe, c’est le moment où les journaux ont œuvré et la façon dont ils l’ont fait, et les conséquences pour la Démocratie.

 

Patrice Drouelle rappelle dans l’émission de France Inter le 18 juillet 2018 « La Veste », que dès le lendemain de la primaire à droite les sondages étaient de moins en moins favorables à F. Fillon, qu’un sondage IPSOS de décembre 2016 montrait que 61% des Français ne souhaitaient pas qu’il soit président de la République. Il serait donc faux d’affirmer avec certitude que le traitement médiatique de l’Affaire Fillon a écarté le candidat Fillon, en revanche il a mis fin à sa carrière politique. Mais ce n’est que l’histoire d’un homme ; une histoire dont l’Histoire est pleine et qui se renouvelle sans cesse comme si rien ne pouvait arrêter ce processus. Le nouveau monde contribue largement à entretenir le foyer du « privilège » avec, entre autres, l’affaire Ferrand, l’affaire Kohler, l’affaire Benalla, l’affaire Dussop, l’affaire Darmanin, une enquête concernant Jean Castex que le procureur interrompt bien opportunément quand J. Castex[1] est nommé Premier Ministre, et d’autres. Justement à propos de l’affaire Benalla pour laquelle l’attitude de la presse a été similaire à celle durant l’affaire Fillon en mettant en place ce que certains ont appelé un feuilletonnage, il convient de s’interroger sur le poids et l'usage de la médiatisation. Est‑ce que la médiatisation est utile à la vie démocratique ? Force est aussi de constater l’absence de « feuilletonnage », par exemple, de l’affaire Ferrand qui vit en sourdine d’un tribunal à l’autre et loin de la vue de l’opinion publique, loin des citoyens qui vont bientôt (en juin 2021) être appelés à voter pour les élections régionales et départementales.

 

Pourtant dans le cas des affaires Fillon et Benalla, mis à part le travail de certains médias de la presse écrite, la médiatisation n’a rien apporté au-delà d’avoir noyé le public sous des informations rarement reliées entre elles et surtout sans apporter d’analyse exhaustive ni de comparaison. Alors, le public haletant dans l’attente de l’épisode suivant est resté sans réaction particulière : Fillon a obtenu 20% des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle, personne n’a exigé que le président Macron rende des comptes à propos de la façon dont il a protégé Alexandre Benalla et vraisemblablement continue de la faire de façon indirecte. On peut alors se demander si un excès de médiatisation ne serait pas néfaste à la démocratie ? Quand les institutions judiciaires emboîtent le pas des journalistes la démocratie se fige dans un bain où la malveillance et la propagande l’emportent sur la concorde ; il ne s’agit plus de rassembler, il faut diviser voire détruire. Là encore, demandons‑nous à qui profite le crime ?

 

Dans l’Affaire Fillon qui pouvait tirer avantage à ce que le public, telle la grenouille, soit baigné dans une eau dont la température augmentant petit à petit allait l’hypnotiser et lui enlever tout libre arbitre. Il est manifeste qu’ils sont nombreux à pouvoir être incriminés comme étant susceptibles de tirer avantage de la chute de F. Fillon, comme par exemples ceux, membres du parti Les Républicains, qui ont quitté le navire et sont devenus ministres du vainqueur et qui avaient la capacité de fournir ou de faires fournir des informations à la presse. La liste pourrait s’allonger jusqu’à un infini que seules bornent les jalousies, les rancœurs, l’amertume des échecs, l'orgueil et l’égocentrisme notamment parmi le parti auquel appartenait F. Fillon mais aussi dans d’autres partis. Peut-être que le vainqueur de l'élection, lui-même, a pu jouer un rôle auprès de la presse. Cet inconnu en politique (ou presque), sorti du chapeau du monde de la finance, qui renie ceux qui lui ont ouvert les portes de l’Olympe, savait que la France ne voterait vraisemblablement pas pour Marine Le Pen et donc n’avait plus qu’un adversaire solide en janvier 2017 : François Fillon. Emmanuel Macron et ses sbires venus du monde de la communication étaient capables de mettre en place une campagne marketing comme ils l’avaient appris dans les écrits d’Edward Bernays l’inventeur du marketing mais aussi de la propagande politique. En outre Bernays sévissait dans les années 1930, une période à laquelle E. Macron a souvent fait référence pour évoquer les faiblesses et l’état de la France. Pour autant, être capable de faire quelque chose ne veut pas dire qu’on le fait.

 

La médiatisation peut avoir un effet malveillant, délétère, surtout dans un pays comme le nôtre où il n’y a plus (ou presque) de presse militante et engagée, où les journalistes sont dans le consensus (ce qui n’est pas la soumission, pas encore), le conformisme ou la théâtralisation des faits. Ici, aujourd’hui, on privilégie le sensationnel au détriment de l’analyse, on cherche avant tout à conquérir l’audimat et des parts de marché. Alors, la collusion d’opportunité de la presse et de la justice donne à la médiatisation le rôle de l’eau qui chauffe et cuit lentement la grenouille, il s’agit de préparer les cerveaux pour recevoir … qui ? C’est peut-être par‑là désormais que passe la victoire en politique : le débordement d’images qui enferment, qui hypnotisent, car comme l’ont montré les travaux de sociologie de la réception les publics, même les moins diplômés, ne sont jamais des récepteurs passifs ; comme je l’ai écrit plus haut, citant Erik Neveu et Pierre Bourdieu, ils savent aussi filtrer et récuser des programmes et, surtout, chacun peut pour un même reportage comme pour un programme électoral y voir des choses différentes (d’ailleurs c’est peut‑être ça le « en même temps »). Alors, il faut créer une image ou une vedette qui fait figure de modèle, de phare, d’aimant qui attire vers et détourne du reste comme, par analogie, avec ce qu’écrivait Guy Debord[2] : « En concentrant en elle l’image d’un rôle possible, la vedette, la représentation spectaculaire de l’homme vivant, concentre donc cette banalité. La condition de vedette et la spécialisation du vécu apparent, l’objet de l’identification à la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l’émiettement des spécialisations productives effectivement vécues. Les vedettes existent pour figurer des types variés de style de vie et de style de compréhension de la société, libre de s’exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but : le pouvoir et les vacances, la décision et de consommations qui sont au commencement et à la fin d’un processus indiscuté. Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo vedette ; ici c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo pouvoir sur le vécu. » De cela, indéniablement, les politiciens en jouent voire en surjouent notamment dans ce nouveau cadre de la vie politique où ont émergés La France Insoumise et En Marche, le mouvement des Gilets Jaunes qui lui n’a pas su en jouer ou qu’il en ait été empêché. Toutefois cette pratique politique, donc aussi sociale, n’est pas propice à rassembler comme le montre l’analyse de Charles Hadji[3] dont l’article évoque en les comparant deux hypothèses pour la médiatisation : une médiatisation bienvenue, à l’origine d’une onde de choc salutaire versus une médiatisation malsaine, à l’origine d’un moment sombre pour la démocratie parlementaire.

 

Manifestement la surmédiatisation de l’Affaire Fillon n’a provoqué aucun choc salutaire ni pour la République ni pour la Démocratie, pas plus que pour la vie « politicienne » du pays. Nous pourrions parler de véritable choc si F. Fillon avait été battu à plates coutures avec un score ne dépassant pas 10%, et si la vie politique se présentait aujourd’hui apurée de tous les privilèges et les scandales qui l’accompagnent, ce qui n’est pas le cas, bien au contraire. Le président de la République se présente, chaque jour un peu plus depuis sa démonstration d’investiture au pied de la Pyramide du Louvre en mai 2017, comme un monarque au sein d’une monarchie absolue. Il suffit d’entendre ses propos vis à vis des plus humbles, des moins riches des Françaises et des Français, d’observer la façon dont il protège ses partisans quand ils sont dans le collimateur de la justice même s’il s’agit d’affaires de mœurs, et de constater la façon dont il tient les élus locaux à l’écart de la gestion du pays (notamment dans la stratégie de lutte contre la pandémie de CoviD). Cependant la surmédiatisation de l’Affaire Fillon peut avoir entraîné la survenue d’un moment sombre pour la démocratie dans la mesure où elle a conduit à une nouvelle bipolarisation de la vie politique. En même temps qu’E. Macron se faisait élire pour balayer d’un revers de principe le clivage traditionnel droite‑gauche, il installait, par stratégie électoraliste, un nouveau clivage, sans doute porteur à long terme, de plus de danger : le duel Macron-Marine Le Pen. D’un clivage idéologique nous sommes passés à un duel de personnages. La presse, les médias, les journalistes ont largement contribué à l’émergence de cette situation par leurs pratiques. Cela amenait, à propos de l'affaire Benalla, Charles Hadji[4] à s’interroger de la façon suivante sur le rôle de la médiatisation : « Ce qui est en jeu est alors le poids et l’usage de la médiatisation. Dans quelles conditions la médiatisation est-elle utile à la vie démocratique ? La République peut mourir d’une médiatisation incontrôlée et malveillante (voire : contrôlée à des fins malveillantes !). Les médias ne devraient pas avoir le désir d’instruire des procès plutôt que d’informer. Les institutions ne devraient pas permettre qu’une médiatisation orientée et excessive vienne perturber, sinon empêcher, voire pervertir, leur jeu. » Dans le cas de l’Affaire Fillon non seulement les institutions ne sont pas intervenues pour rappeler le cadre électoral et les limites du rôle de chacun, mais sans doute ont-elles accompagné et renforcé le processus délétère par leur inaction (pouvait-on attendre une intervention de François Hollande ?) et par la liberté d’action (opportunément bienvenue) de la Justice à travers le Parquet National Financier  dont il faut rappeler toute en la soulignant particulièrement la rapidité de sa réaction et de son intervention dans cette affaire. Et, pour certains, membres de « l’institution politicienne », Il fallait montrer que les autres candidats étaient, représentants de l'ancien monde, supposés pourris et ringards, qu'ils portaient en eux les fautes génératrices de la défaillance de la France comme souhaitait l’entendre une partie des électeurs aux yeux desquels il fallait donc éliminer « les anciens » et créer un nouveau monde, pur comme l'Eden où devait siéger un Jupiter[5], jeune, angélique…, ni Vals, ni Hamon n’ont réussi à endosser ce rôle mais ils étaient déjà vieux en politique ; Macron y est d’autant mieux parvenu que le rôle a bien pu être écrit pour lui.

 

Finalement, dans cette « Affaire », mais comme dans tellement d'autres même anodines, les médias se sont comportés comme des enquêteurs de police judiciaires puis de fait en juges. La police n’a plus eu qu’à coudre l’ourlet du « vêtement » (la veste) et la justice à le repasser puis à l’exposer sur un cintre. Ainsi, la Démocratie ne sort pas grandie car la haine s’est montrée vive et tenace, continuant jusqu’à ce jour et sans doute ne disparaissant pas voire étant entretenu par un duel de personnages. Citons Spinoza : « Tout ce qui tend à réunir les hommes en société, en d’autres termes tout ce qui les fait vivre dans la concorde, est utile, et au contraire, tout ce qui introduit la discorde dans la cité est mauvais » (Éthique, IV, proposition 40).

 

Les citoyens, par manque de vigilance et surtout d’engagement, se sont laissés voler leur vote en sacrifiant leur libre arbitre à l’intérêt médiatico-politicien de la même façon que les grenouilles sacrifient leur vie à l’intérêt de celui qui fait bouillir l’eau du bain, confirmant bien ce qu’écrivait la philosophe Simone Weil : « Le public se défie des journaux, mais sa défiance ne le protège pas ». Pour autant, sans la presse point de démocratie comme l’écrit Guy Bajoit[6] : « La presse écrite a toujours joué un rôle essentiel dans le fonctionnement de la démocratie. Mais aujourd’hui, la télévision vient renforcer prodigieusement ce rôle : comme la langue d’Esope, elle est la meilleure et la pire des choses. D’un côté, elle est le moyen par excellence de l’aliénation et de la séduction culturelle, elle vit des scandales qu’elle dénonce et dégoûte les citoyens de la politique ; de l'autre, elle est le meilleur canal de contrôle dont ils disposent et la plus sûre gardienne de la démocratie. »

 

Nous ne saurons jamais, sauf miracle de la recherche en histoire, qui a véritablement eu l’idée de cette histoire : l’Affaire Fillon. Nous ne saurons pas non plus qui l’a véritablement composée au fil des jours. Tout au plus nous pouvons émettre quelques hypothèses pour une recherche future et une réflexion présente. Une chose, cependant, est certaines : nombreux étaient ceux qui, pour diverses raisons, avaient intérêt ou satisfaction à voir abattre François Fillon. Certains ont été actifs comme Robert Bourgi alors que d’autres ont sans doute laissé faire comme Nicolas Sarkosy lorsque Bourgi lui a annoncé son intention, en fut-il de même d’Emmanuel Macron qui ne pouvait pas ne pas être informé.

 

Il reste aux citoyens à être autre et autrement que les grenouilles de l’histoire face à des politiciens dont, réécrivons‑le, Dominique Bourg[7] dit : « De manière générale, ce qui semble caractériser la connerie politique est donc la réticence à considérer les changements profonds qui ont affecté nos sociétés depuis des décennies. » Mais, peut-être faut‑il étendre la remarque de Dominique Bourg aux citoyens, du moins à certains : voient-ils combien la société a évolué et, par conséquent, qu’il faut faire évoluer les modes de choix électoraux. Sans doute, aussi, faut-il appliquer la remarque de Dominique Bourg aux journalistes et plus particulièrement à ceux des chaînes d’information en continu qui sont devenus exclaves du factuel, rejetant l’évènement en tant qu’il fait histoire puisque nous y sommes impliqués, au moins de façon passive, au loin de toute analyse et de tout débat, mais l’information et la société sont passés à un temps de commentaire et de la métrologie. L’expert l’emporte sur l’analyste, le chiffre l’emporte sur la raison. Comme l’écrit Jean-Philippe Pierron[8] : « Les fétichistes du fait ne questionnent pas, ou plus, le regard porté sur ces faits. »

 

Quel regard les citoyens ont-ils porté sur cette Affaire Fillon ? Qui s’est préoccupé de le savoir ? Qui en tirera des leçons pour l’avenir ? Pas les journalistes, du moins dans leur majorité, qui comme Isabelle Barré pensent que leur travail aura permis de renforcer la démocratie, ni les politiciens qui croient que cette Affaire comme l’Affaire Cahuzac ont apuré la politique et renforcer le lien entre politiciens et citoyens. Que nenni, le « Nouveau monde » ressemble étrangement à l’ancien et les pratiques politiques n’ont pas changé quand elles ne sont pas un retour à l’Ancien régime et aux privilèges.

 

L’avenir est, comme toujours, dans les mains des citoyens.

 

 

[1] Antton Rouget, Une enquête embarrassante pour Jean Castex a été stoppée juste après sa nomination à Matignon, Médiapart, 24 août 2020.

[2] Guy Debord, La société du spectacle, folio, 1967, 1992.

[3] Charles Hadji, Affaire Benalla : pour la démocratie, un été meurtrier, The Conversation, 23 août 2018 ; http://theconversation.com/affaire-benalla-pour-la-democratie-un-ete-meurtrier-101163

[4] Ibd

[5] Fils de Saturne, Jupiter est le roi des dieux et des hommes et il correspond au Zeus des Grecs dont il a hérité des nombreuses légendes. Il figure dans la triade d'abord honorée sur le Quirinal, puis sur le Capitole, qui comprenait Jupiter, Junon son épouse et Minerve sa fille.  https://mythologica.fr/rome/jupiter.htm .

[6] Guy Bajoit, Le changement social, Armand Colin 2003.

[7] Dominique Bourg, Le déni soutenu de réalité, dans Psychologie de la connerie en politique, dir Jean-François Marmion, ed Sciences Humaines, 2020.

[8] Jean--Philippe Pierron, S’ouvrir à la crise ? La crise de la Covid819 comme ébranlement et occasion de faire histoire, dans L’éthique face à la crise, ed Seli Arslan,2021.

25 Oct 2020

Désir d’éduquer, désir de possession.

Je livre dans ce court article le texte (actualisé pour le rendre compréhensible) de l’exposé des préliminaires à un travail de recherche que je présentais en mai 1994 à l’Université Lyon2. Ce texte est donné aux lecteurs comme « matière à se questionner », peut-être reprendrai-je cette recherche un jour ?

« Là-bas... là-bas, il y avait des enfants, et je passais tout mon temps avec les enfants, rien qu'avec eux.[...] Ce n'est pas que je me sois occupé de leur instruction...[...][...peut-être les instruisais-je un peu, mais je passais plutôt mon temps avec eux,..[...] je n'avais besoin de rien autre. Je leur disais tout, je ne leur cachais rien. Leurs parents et leurs familles finirent par m'en vouloir tous, parce que, à la fin, les enfants ne pouvaient plus se passer de moi et étaient toujours autour de moi ; [...] J'en eux beaucoup, d'ennemis, à cause des enfants. [...] Et que craignaient-ils donc tellement ? » (L'Idiot, Fédor DOSTOIEVSKI).

Le Prince (l'Idiot) pose une question clé à l'issue de la narration qu'il fait de cet épisode de vie qu'il croisa, quatre ans durant, avec les enfants d'un village. Une question qui ouvre le regard sur la voie de la méfiance : un adulte si proche, trop proche, d'enfants n'est-il pas mû par de mauvaises intentions ? Soyons clairs, n'est-il pas pédophile ?

Cette question clé interroge aussi au regard de ce que pourrait être le désir d'éduquer. Tout éducateur n'est pas pédophile, fort heureusement, mais il en est qui parfois semblent mieux réussir et alors ceux-là pourraient se poser la question de l'Idiot : « Et que craignent-ils donc tellement ? » Ceux-là sont montrés du doigt comme Itard dont l'un des biographes est convaincu de son homosexualité, comme Ruyard Walton (thérapeute du personnage principal de « quand j'avais cinq ans je m'ai tué ») qui sont mis à l'index par l'institution, et dans la littérature nous pourrions en découvrir d'autres.

Quel est l'espace, ou la marge, qui pourrait exister entre la crainte des uns et le risque (la tentation ou la réalité) d'un passage à l'acte des autres ? Faut-il, sous prétexte qu'existe la pédophilie, suspecter tout éducateur qui se comporte différemment des autres avec les enfants ? Quelle va être la frontière entre la vigilance et l'interdiction aveugle ? Qu'elle est la marge entre « être autrement avec les enfants » et un passage à l'acte délictueux ?

C'est autour de ce faisceau, flou, de questions que s'installe la problématique d’un dossier élaboré durant mess études de psychologie (en 1994) : qu'elle distance y-a-t-il entre le désir d'éduquer et un désir de possession d'enfant, terme que je posais provisoirement ?

A quels concepts faire appel pour bâtir une hypothèse de recherche ?

Puisqu'il y a désir, il me semble que c'est avec celui de libido qu'il faut travailler puisque libido, en latin, signifie envie, désir. J'ai fait reposer mon analyse préliminaire de la problématique évoquée sur la définition que Freud donnait, en 1921, de la libido : « La libido est une expression empruntée à la théorie de l'affectivité. Nous appelons ainsi l'énergie, considérée comme grandeur quantitative -quoiqu'elle ne soit pas actuellement mesurable- de ces pulsions qui ont à faire avec tout ce que l'on peut comprendre sous le terme d'amour. »

Je ne donnais pas de définition de la libido lors de mon exposé, d'ailleurs en existe-t-il une, et il faut garder du suspens pour l'exposé. Mais, nous retiendrons que se rattachent à ce concept, notamment, les termes de pulsion, de sexualité, d'investissement et de contre‑investissement.

L'hypothèse, provisoire, que je posais, est qu'il y aurait un rapport entre le désir d'éduquer et la libido, ce qui peut rendre particulièrement fragile et « dangereux » la relation adulte‑enfant.

Je m'interrogeais, ce devait être le sens de ma recherche, notamment sur la fragilité du rapport entre désir et possession au regard de ce que André Gide écrit dans Les Nourritures Terrestres : « Car, je te le dis en vérité, Nathanaël, chaque désir m'a plus enrichi que la possession toujours fausse de l'objet même de mon désir. » ... La discussion est ouverte.

 

26 Aug 2020

Covid 19 – 6 bis : communication d’embrouille (2)

Je commençais la conclusion de mon précédent billet par « Quand je corrobore mon analyse à la longue litanie des morts et des hospitalisations qu’égrenait chaque soir le directeur général de la santé, je me demande si cette mauvaise communication qui n’incombe pas qu’au président de la République, n’a pas pour but unique d’installer la peur et l’indiscipline pour mieux favoriser des mesures d’exceptions notamment de contrôle des populations et des citoyens. », loin de moi une quelconque idée de complot ourdi par le gouvernement ou le chef de l’État, ni par quiconque contrairement à ce que certains commentaires à ce billet ont pu suggérer. Pour qu’il y ait complot il eut fallu une volonté prédéterminée de la part du gouvernement à utiliser l’épidémie à des fins de gouvernance si on suit la définition que l’Encyclopédiste donne du complot : « Le conspirationnisme[1] est une vision du monde qui affirme que le cours de l’histoire n’est pas le fruit des jeux politiques nationaux et d’actions humaines incertaines, mais qu’il est en réalité provoqué uniformément par l’action secrète d’un petit groupe d’hommes désireux de réaliser un projet de contrôle et de domination des populations. » On voit bien que dans la gestion, discutable bien que difficile, de l’épidémie de la COVID-19 il n’y a pas, en France comme ailleurs, une volonté des gouvernants de se servir de l’épidémie pour contrôler et dominer les populations, cela même si les opérations de traçage notamment celles par des applications informatiques et les lois d’exceptions peuvent le laisser penser. Comme l’exprimait Karl Popper, pour la première fois en 1945, il faudrait que l’épidémie et sans doute aussi la communication à son propos vu comme événements politiques aient été causées par une action concertée d’un groupe de personnes qui croyaient avoir intérêt à ce qu’il se produise, plutôt que par le hasard. Donc nous n’en sommes pas là, mais je mets en discussion l’intérêt que le gouvernement peut avoir dans ce que la communication à propos de l’épidémie soit tellement désordonnée.

 

J’écris bien « cette mauvaise communication qui n’incombe pas qu’au président de la République », c’est dire que je ne vois aucune anticipation d’une volonté particulière de domination dans l’organisation de cette communication. Pour autant est-ce qu’il n’essaie pas d’en tirer avantage ? Il aurait pu demander que ce soit le porte‑parole du gouvernement (mais il est vrai qu’à l’époque la porte‑parole ne brillait ni par la clarté de son discours ni par le respect des gens) qui vienne chaque soir faire un point de situation et indiquer aux citoyens les consignes de protection et de prévention à suivre. En outre face au foisonnement des interventions de médecins, souvent contradictoires entre‑elles, un discours posé par le porte‑parole du gouvernement ou par le ministre de la santé aurait apporté un peu de clarté et, si on ne voulait pas risquer d’être taxé de produire un discours d’État, on aurait pu avoir recours au conseil scientifique qui se serait exprimé officiellement et pas de façon officieuse dans les médias[2]. Le choix a été fait que ce soit un fonctionnaire, certes le directeur général de la santé, qui vienne égrener chaque soir le nombre de morts et celui des hospitalisations. Donc on peut peut-être même doit‑on se poser la question du choix de ce type de communication.

 

On peut d’autant mieux se poser la question de l’intérêt qu’ont le chef de l’État et le gouvernement à laisser s’installer et perdurer une telle communication et à ne pas mettre en œuvre une communication mieux structurée, que chacun a pu, durant les trois ans de mandat qui viennent de s’écouler, observer à quel point Emmanuel Macron est un habile communicant. La gestion de la crise des Gilets Jaunes a été organisée en trois phases, dans la première confiée au ministre de l’Intérieur il s’est agi de jouer sur les violences et de créer autour d’elles un climat que chacun qualifiera suivant ses options idéologiques, puis dans une deuxième phase de donner quelques réponses sonnantes et trébuchantes comme la prime Macron, la suspension de la taxe sur les carburants…, et comme cela n’éteignait pas la crise une troisième phase : « le grand débat national », venait dire aux citoyens que l’État avait répondu aux inquiétudes financières ou économiques des Français les plus en difficulté et que se mettant à l’écoute désormais il ferait mieux ou plus. Mais, il n’y eut pas d’écoute, seulement un camelot qui venait vendre sa camelote ; ce fut un débat en forme de monologue. De cela Emmanuel Macron est sorti conforté auprès de l’opinion publique ; reconnaissons‑le, ce fut une remarquable opération de communication. On pourrait dresser une liste copieuse d’actions de communication de ce type : le G7 à Biarritz, le baroud à propos de la sortie des USA de l’accord de Paris sur le climat ou de celui sur le nucléaire iranien, plus récemment la visite surprise à Beyrouth ; certaines ont conduit à des succès en termes d’actions politiques d’autres n’ont produit qu’un peu de vapeur, mais le camelot ne réussit pas toujours. Alors comment pourrait-on penser aujourd’hui nous ne serions pas dans une vaste opération qui consisterait à utiliser, voire à mettre à profit, les dysfonctionnements de la communication relative à l’épidémie à des fins d’une stratégie politique ciblée ?

 

Cette pratique de communication s’apparente à une technique d’amorçage que l’on décrit en psychologie‑sociologie à propos de la manipulation ; il s’agit, par diverses techniques notamment oratoires, d’amener un individu à adopter librement un comportement dans le but d’en retirer un avantage. Puis on lui apprend que les circonstances ont changé alors qu’il n’a plus la possibilité de changer son comportement, alors on lui offre l’opportunité de choisir un autre comportement (sorte de comportement de substitution) mais il n’en retirera pas les mêmes avantages. C’est ainsi qu’en insistant dès le début sur le désastre économique engendré par l’épidémie le gouvernement a pu assouplir le Code du travail jusqu’à le détricoter, et amener les salariés à « travailler plus » sans véritable compensation. Chacun (ou presque) y a adhéré dans l’espoir de conserver son emploi. Puis les choses reviennent petit à petit à la normale, on pourrait alors revenir en arrière, mais – et, pour faire simple, c’est un pilier essentiel de la politique macronienne ‑  il faut casser les 35 heures hebdomadaires, supprimer ou réduire à la plus simple expression possible le Code du travail qui gêne tant les chefs d’entreprise, il faut donc obtenir l’adhésion des salariés en leur montrant que les circonstances ont changé et que puisqu’ils ne peuvent pas changer de comportement (en plus de l’accord des salariés celui‑ci ayant été figé dans des accords d’entreprise), on leur propose un comportement de substitution. C’est là que le discours sur l’horreur des morts dues à la pandémie, la saturation des hôpitaux, le travail extraordinaire des soignants, leur héroïsme, etc. intervient pour orienter les gens vers un comportement « solidaire, engagé ». On n’accepte plus de travailler plus pour conserver son emploi, mais on le fait désormais par engagement, dévouement solidarité avec la cause nationale et pour remercier les soignants, mais les avantages sont-ils les mêmes ?

 

On observe une manipulation analogue avec Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, avec le dispositif de continuité pédagogique[3] dont il finissait par dire qu’il pourrait être pérennisé tout comme le dispositif 2s2c[4]. Ces dispositifs ne figurent ni sous forme définitive ni sous une quelconque préfiguration dans les livres de JM Blanquer, mais ils sont souvent évoqués, sous différentes formes dans les cercles d’influence autour d’Emmanuel Macron comme, pour ne citer que le plus connu, l’Institut Montaigne.

 

L’usage de ces manipulations, plus fréquent dans la vie qu’on ne le croit, n’a rien d’exceptionnel en politique où pourtant on s’attendrait à ce que le pouvoir en s’exerçant normalement exige et impose. Mais nous sommes en présence d’individus libres et égaux en droit aussi « si quelqu’un veut obtenir quelque chose d’autrui, il ne peut y parvenir en s’appuyant sur un pouvoir formel ou sur la force de la loi. Il doit alors séduire convaincre où manipuler[5]. » Le recours à la manipulation se fait donc dans le cadre de l’idéal démocratique des sociétés parce que l’exercice pur et dur de pouvoir aujourd’hui a quelque chose de suranné. Trop imposer présente l’inconvénient d’entretenir les dominés dans un sentiment permanent d’arbitraire ou d’incontrôlabilité des événements, un sentiment qui est peu propice au développement du sens des responsabilités et de l’autonomie nécessaire aux pratiques démocratiques, écrivent RV Joule et JL Beauvois[6]. Dès lors, on comprend mieux le recours à un comité scientifique qui apporte une caution d’honorabilité au discours politique, d’autant que dans l’imaginaire commun la science n’est pas manipulatrice.

 

Dans ce contexte il n’est donc pas anormal de questionner la technique de communication du chef de l’État et de son gouvernement ainsi que de chercher à en connaître l’objectif réel, caché. Poser l’hypothèse que cette communication s’appuierait sur une « politique de la peur » n’est pas faire œuvre de complotisme, c’est simplement questionner l’action politique d’autant que comme la manipulation la peur est consubstantielle de la politique comme l’écrit Jean-Paul Dollé[7] : « Parler de politique de la peur, n’est-ce pas énoncer ni plus ni moins une lapalissade et faire preuve de redondance ? […] En effet, s’il est bon de ne jamais oublier que c’est la peur qui est au fondement du contrat, base de tout pacte républicain et du consensus démocratique, et que Hobbes a le grand mérite de tempérer toute possible euphorie démocratique en assignant à ce régime du vivre ensemble sa vraie place – modeste mais absolument nécessaire –, celle de se substituer à la vie naturelle – “misérable, sale, animale et brève‑”. » Pour autant toute peur n’est pas égale en politique, certaines visent moins l’instauration d’une coupure d’avec la vie primitive pour instaurer une vie sociale et démocratique, qu’elles n’essaient d’engendrer un état de soumission. Jean-Paul Dollé le suggère : « Il est évident que la politique répressive mise en œuvre par les gouvernements des pays capitalistes, vainqueurs de leur confrontation avec le camp socialiste, obéissent à de tout autres motifs que la défense de l’intégrité corporelle des citoyens, autrement dit de l’Habeas Corpus. Les politiques dites de sécurité mises en œuvre par le gouvernement Raffarin en France, et celles conduites sur le plan international par les USA, répondent à de tout autres mobiles, qui participent d’une stratégie globale que l’on pourrait désigner comme celle de « l’état de guerre permanent ». Il est donc légitime que le citoyen questionne le bien‑fondé des lois dites « d’urgence sanitaire » et cherche à voir en quoi, sous couvert de discours scientifiques, les décisions prises sont, ou pas, attentatoires aux libertés fondamentales des citoyens.

 

Ne pas poser ces questions serait refuser l’engagement citoyen, interdire qu’on les pose serait profondément antidémocratique.

 

 

 

[1] Conspirationnisme et complotisme sont des néologismes qui expriment la notion de théorie du complot.

[2] La mise en place de cette communication par  l’État en tant qu’il est responsable de la gestion de la cité  n’aurait pas empêché les médias de faire leur travail d’information, libre ensuite au citoyen de choisir.

[3] Où une partie de l’enseignement pourrait se faire par enseignement à distance.

[4] Où des activités habituellement conduites par les enseignants ont été déléguées à d’autres : animateurs périscolaires, centres sociaux...

[5] Robert‑Vincent Joule et Jean‑Léon Beauvois, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, PUG, édition de 2002.

[6] ibd

[7] Dollé Jean Paul, « Politique de la peur », Lignes, 2004/3 (n° 15), p. 109-118.

https://www.cairn.info/revue-lignes1-2004-3-page-109.htm

05 Aug 2020

Gisèle Halimi

Il n’est pas dans mes habitudes d’écrire à propos des personnes qui viennent de décéder. Mais je ne pouvais pas ne pas déroger à cette habitude à propos de Gisèle Halimi.

 

Je n’étais pas de son cercle d’intimes, aucune amitié nous liait, mais je la rencontrais souvent lorsque j’étais pigiste pour des journaux régionaux et elle députée de l’Isère. J’assistai aux conférences qu’elle donnait dans ce département. Au fil de ces rencontres Gisèle Halimi m’a captivé par la clarté et la justesse du discours qu’elle avait pour défendre « la cause des femmes ».

 

Le mouvement qu’elle animait « Choisir la cause des femmes » portait, sans acrimonie, sans arrogance, sans agressivité la « cause des femmes » sur le devant de la scène sociale et des écrans médiatiques. Elle parlait des Femmes en tant qu’elles sont des personnes à des Hommes en tant qu’ils sont des personnes, les rassemblant dans une humanité commune sans pour autant nier les différences de point de vue ; n’est-ce pas dans ce sens qu’il faut lire la dédicace qu’elle m’offrit sur son livre « La cause des femmes » : « la cause dont les hommes ont « l’intelligence théorique », la leur en somme ». Loin d’elle la volonté, même pas la tendance, de vouer aux gémonies les hommes, de les stigmatiser dans des écrits agressifs, de les jeter à la vindicte populaire comme s’ils étaient tous des ordures. Loin de l’idéologie des mouvements actuels elle ne dressait pas de bûchers sur les places publiques, elle n’appelait pas à un pogrom des « mâles » ni à un quelconque autodafé ni des personnes ni des œuvres. Gisèle Halimi combattait pour rassembler dans une cause commune pour le bien-être de l’humanité comme elle me le dit dans la dédicace à « Viol, le procès d’Aix » : « pour Jean‑Jacques Latouille avec la communauté de nos luttes. »

 

Il m’apparaissait qu’elle désirait profondément que Femmes et Hommes vivent en harmonie, peut-être même en complicité, ce qui exigeait que les seconds reconnaissent à l’égale d’eux‑mêmes les premières. Jamais elle ne négligeait de rappeler cela aux Hommes qu’elle invitait à rejoindre « La cause des femmes » comme dans la dédicace qu’elle m’écrivit dans « Quel président pour les femmes ? Réponse de François Mitterrand » : « à Jean-Jacques Latouille pour qu’il nous rejoigne. »

 

J’ai continué à rencontrer Gisèle Halimi, pas autant que je le désirai, tant qu’elle fut députée de l’Isère, je continuai à soutenir le mouvement local de « la cause des femmes », longtemps, jusqu’à ce qu’il s’estompe, sans jamais prendre ma carte d’adhérent. Sans doute par paresse ; certainement pas par conviction car nous avions quelques fois évoqué avec Gisèle Halimi mon engagement dans « la cause des femmes » notamment avec ma participation aux différentes manifestions de protestation contre l’action administrativo-judiciaire contre la Planning familial de Grenoble en 1973. Cette année‑là les docteurs Annie Ferrey‑Martin et Jacques Manent furent arrêtés et condamnés pour avoir pratiqué des avortements, à l’époque illégaux. Je fus de la grande manifestation de soutien qui fut alors organisée dans les rues de Grenoble, de la même façon que je participai à l’occupation des locaux du Planning, là je rencontrai le docteur Pierre Fugain qui, outre qu’il fut une des figures majeures de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, était un ardent défenseur de la dignité des femmes.

 

La « cause des femmes » même si elle s’est améliorée, notamment grâce à Gisèle Halimi, est demeurée, demeure ; les routes, nos routes, se sont séparées mais le souvenir reste, profondément ancré en moi et c’est toujours avec beaucoup d’émotion que je relis de temps à autre ses livres, notamment « Le lait de l’oranger ». Me revient alors le souvenir de nos trop rares discussions où j’appris la tolérance, le respect de l’autre et mieux encore, grâce à Gisèle Halimi j’ai appris « l’intérêt pour l’Autre ». Si je ne devais retenir qu’un souvenir de Gisèle Halimi c’est la conviction et le besoin qu’elle avait de s’intéresser à l’Autre.

 

Nous ne nous sommes plus rencontrés depuis 1984, mais son souvenir est une présence perpétuelle et la cause qu’elle défendait continue de vivre en moi. Je ne peux que lui dire à demain…
 

22 Jun 2020

Briser les statues : le pire du racisme

Briser les statues c’est tuer l’histoire, du moins avoir l’illusion qu’en effaçant les signes et les symboles on tue l’histoire. Illusion, seulement illusion car l’histoire, si elle peut être oubliée, ne s’efface jamais, ne meurt jamais. L’histoire, comme l’indique si bien Jacques Rancière[1], c’est l’histoire qu’on raconte, le conte, et c’est l’histoire des historiens si souvent instrumentalisée par les politiques mais aussi par de si nombreux idéologues qui la convoquent et l’arrangent au gré des besoins de leur cause. La France n’a pas échappé à ce trafic et à ces manipulations de l’histoire : le roman français du 19° siècle au moment où il fallait renforcer la Nation, puis plus récemment tous les oublis relatifs à la colonisation et à la traite des « Noirs ».

 

Ces « oublis », bien volontaires, sont aussi, comme les statues, les témoins de leur époque et de la mentalité du temps. Ce ne sont ni les statues ni quelques symboles, c’est bien la double responsabilité politique et sociétale qui veut et organise l’histoire, donc le présent et l’avenir. Pour autant on ne peut pas dire qu’une statue ne serait pas porteuse de cette volonté politique comme en témoignent les innombrables monuments aux morts et plaques commémoratives qui ornent nos villes et nos villages. Cette pétrification de l’histoire, d’un moment de l’histoire, est porteuse de sens, de plusieurs sens et sans doute est-ce dans cette polysémie que la situation d’aujourd’hui, au nom de l’antiracisme, trouve son origine. Le « déboulonnage » des statues, aujourd’hui, s’explique, se comprend et doit être respecté, pour autant est-il raisonnable, sensé, j’irais jusqu’à écrire « est-il intelligent » au sens de comprendre la société actuelle, au sens de la pertinence et de la sagacité ? Ce mouvement social semble surtout émotionnel et réactionnel, c’est ce qui en fait sa force médiatique mais aussi son danger pour l’humanité.

 

Ce mouvement de « déboulonnage des statues » est dangereux car il tend à vouloir effacer des éléments de mémoire. Ces statues ne sont pas l’histoire, elles n’en sont que des représentations constitutives de la mémoire de l’humanité et, en tant que telles, elles doivent être utilisées comme moyen de remémoration ; là, le bât blesse : que remettons-nous en mémoire ? C’est dans le choix de la direction et du contenu du travail de remémoration – qui n’est pas la commémoration ‑ que peut être le problème du racisme. Est-ce que je viens me prosterner devant la statue de Colbert pour glorifier le Code Noir en tant qu’il aurait été un bienfait pour l’humanité, ou est-ce que j’utilise cette statue, pour rappeler le gestionnaire de qualité que fut Colbert mais aussi ce qu’il y eut d’inhumain dans sa politique ? Nous pouvons, plus encore peut‑être, suivre une analyse analogue à propos de Jules Ferry, etc. Mais qui de raisonnable peut penser qu’un homme serait, aujourd’hui comme hier et sans doute demain, tout bien ou tout mal, un ange ou un démon ? Il en va de même pour l’histoire, elle n’est ni toute merveilleuse ni toute sombre, elle est une longue alternance.

 

Ainsi, l’important n’est pas de détruire les statues, leur destruction n’effacera ni l’histoire ni les malheurs, l’important c’est de dire l’histoire, de l’analyser pour que le mal d’hier ne se perpétue pas et ne se reproduise pas. Ce travail c’est toute la gloire de l’humanité, même si, convenons‑en, le travail est loin d’être parfait et en tout cas largement inachevé. Une des conditions du perfectionnement de l’humanité c’est bien de reconnaître l’Autre à l’identique de soi, en prenant la précaution élémentaire (comme un postulat) de ne pas charger l’Autre de tares que nous‑même nous portons comme le dit la morale d’un conte africain[2] : « Avant de te moquer des fesses de ton voisin, vérifie que les tiennes sont bien propres. » Chacun doit regarder sa propre histoire en miroir de lui‑même comme en miroir de l’histoire de l’Autre.

 

C’est le respect de l’histoire et des histoires manifestées par leurs symboles que se construit la reconnaissance de l’Autre, nier cette histoire, nier ou tuer l’histoire de l’Autre c’est effacer l’Autre de la Société. Angéla Davis[3] l’écrit bien dans son livre Blues et féminisme noir : « Le pouvoir esclavagiste a tout fait pour éteindre la mémoire collective du peuple noir, afin de le maintenir dans une infériorité sociale. [...] Le pouvoir de l’esclavage reposait sur un déni de toutes les qualités humaines des esclaves. [...] Le peuple noir avait une incroyable et terrible histoire à raconter, mais la répression et la censure lui interdisaient de l’exprimer explicitement. » On a, quoique pas partout dans le monde, aboli l’esclavage mais on n’a pas éradiqué le racisme même si on a progressé. Il faut par l’éducation, prise au sens large c’est‑à‑dire à la fois scolaire mais aussi médiatique, amener les gens à ne plus accepter certaines choses, faire en sorte qu’elles deviennent insupportables et que les hommes les reconnaissent comme telles et les refusent comme l’a écrit Faulkner[4] : « … des choses qu’il faut que tu sois incapable de supporter. Des choses que tu dois sans cesse de refuser à supporter. L’injustice, l’humiliation, le déshonneur et la honte. Quelque jeune que tu sois quelque vieux que tu deviennes, peu importe. Ni pour la gloire, ni pour l’argent, ni pour ton portrait dans le journal, ni pour de l’argent à la banque. Refuse simplement de les supporter. »

 

Déboulonner les statues ne tuera pas l’histoire, pas plus que ça n’améliorera la situation des opprimés. L’histoire, justement elle, est remplie de ces épisodes de destruction qui n’ont été suivis par aucune création d’un monde meilleur, quand ils n’ont pas empiré les situations en particulier celles d’exclusion et de mise à l’écart. Vouloir tuer l’histoire c’est prendre le risque d’un nouveau racisme sans éradiquer l’existant.

 

[1] Jacques Rancière, Les mots de l’histoire, Seuil.

[2] Ebokéa Alexios Tjoyas, Sagesse et malice de M’Bolo, le lièvre d’Afrique, Le Livre de Poche.

[3] Angéla Davis, Blues et féminisme noir, Libertalia.

[4] William Faulkner, L’intrus, Folio.

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